L’hyper-spécialisation au banc des accusés

Je ne voulais pas en parler. C’est plus fort que moi; je suis devant l’écran, un petit verre de gin tonic au coin de l’oeil, et je sais que je vais écrire. Et je sais que je vais en parler. Peux pas faire autrement. Daniel Bédard est condamné à 54 mois de prison pour harcèlement criminel. Sauf que ça, c’est rien. C’est son blogue qui me fascine. Et c’est la même réflexion qui me revient constamment: ne représente-t-il pas l’échec de l’hyper-spécialisation?

Je le lis et le relis, et toujours la même question: comment est-ce possible? Comment un individu aussi éduqué, articulé, peut-il être malade à ce point et se croire au centre d’un vaste complot impliquant des juges, des procureurs, des politiciens, des psychiatres, le conseil de presse et les journalistes? Ça me dépasse. Il affirme qu’on l’accuse pour rien, qu’il manque de preuves ou que celles-ci ont été volontairement détruites, que les jurés ont été achetés, que le juge outrepasse ses droits ( « je vous mets en état d’arrestation, monsieur le juge! »), bref que le monde entier se ligue contre lui, l’honnête citoyen, victime de tous les Judas Iscariote de la Terre et crucifié sur l’autel d’une justice conçue pour l’écraser. Comment est-ce possible?

daniel_bedard

Et si la folie constituait le flanc nord de quelque gigantesque montagne? Plus haut se situe le sommet, plus obscur et dense est son côté nord. Comme si la folie ne pouvait s’adosser qu’à quelque génie. L’idiot peut être fou, mais l’ampleur et la complexité de sa folie n’atteindront jamais le pinacle de l’intelligence d’un Daniel Bédard. C’est ce qui me trouble le plus: son intelligence.

En quelque sorte, ça me fait penser à notre société et à son exigence pour l’hyper-spécialisation. Les hommes à tout faire, c’est-à-dire ces individus ayant développé une connaissance limitée d’une foule de sujets différents, n’ont plus leur place. On ne veut pas qu’un bon gars aux bonnes valeurs enseigne à nos jeunes comment vivre en société. Non. On veut dix spécialistes différents aux diplômes longs comme de la tapisserie. Et qu’importe si ceux-ci ne savent pas changer une crevaison ou partir la laveuse. La spécialisation, c’est tout ce qui compte.

À mes yeux, Daniel Bédard ne constitue qu’un exemple de la spécialisation poussée à ses limites. Qu’un individu aussi malade ait pu atteindre de tels sommets dans sa carrière sans être traité me laisse pantois. Non, c’est pire: ça me fascine. Nous sommes tellement obnubilés par les résultats spécifiques dans un champ donné que nous oublions de voir l’ensemble des données. Nous observons la forêt le visage à deux centimètres du premier sapin et nous croyons dur comme fer que nous avons tout vu. On engage des individus sur la base de connaissances ultra-spécifiques mais on oublie l’individu derrière les connaissances. Bref, on déshumanise la personne, elle qui ne constitue plus que la somme de ses connaissances dans un secteur bien défini.

Si on avait jugé Daniel Bédard, dans le passé, sur autre chose que ses qualité d’architecte, on aurait peut-être détecté sa maladie mentale plus tôt, lui offrant la possibilité de l’aider bien avant que la situation ne dégénère. C’est précisément parce qu’on a placé ses qualités d’architectes au-dessus de ses qualités humaines que celui-ci a pu autant autant faire de mal et qu’il se retrouve en prison aujourd’hui.

Et si on rejetait la spécialisation à outrance?

À l’origine, la spécialisation a permis la progression de l’humanité. Au lieu d’avoir un fermier qui s’improvise cordonnier et qui vend sa propre marchandise en même temps, on a préféré qu’il se concentre sur son métier de fermier pour ensuite vendre sa marchandise à un autre individu se spécialisant dans la vente des aliments et lui-même pouvant utiliser l’argent pour payer le cordonnier, spécialisé dans la chaussure. Tout va pour le mieux.

Cependant, Internet entraîne une véritable révolution. Aujourd’hui, en 2009, alors que le réseau n’a même pas vingt ans de vie grand public, je peux trouver une foule d’informations me permettant de me passer des spécialistes. Grâce à la magie des moteurs de recherche, on peut trouver de l’information spécifique sur le sujet désiré au moment désiré. Ainsi, si je suis malade, je peux aller sur un site où on parle de mes symptômes et des remèdes possibles. Si je dois changer les bougies de mon moteur, il existe des tutoriels. Et si je veux avoir de l’information sur une destination touristique, je n’ai pas besoin d’aller voir un agent de voyages. Et tout ça, c’est seulement après vingt ans. Qu’en sera-t-il dans cinquante ans?

Évidemment, nous aurons toujours besoin de médecins, de mécaniciens et d’individus ayant une certaine forme de spécialisation. Mais la disponibilité sans précédent d’une information gratuite et de qualité court-circuite l’habituel passage obligé vers les « experts ». De plus en plus, ceux-ci ne sont plus considérés comme des temples de savoir mais comme des outils supplémentaires dans la quête ininterrompue de nouvelles connaissances.

En fait, le cas Daniel Bédard, tout comme celui de Valery Fabrikant il y a une décennie, représentent peut-être simplement la limite d’un système ayant placé les connaissances théoriques au-dessus de toute autre forme de considération. On a tellement séparé l’individu de ses connaissances qu’on a permis à des gens ayant de graves problèmes mentaux d’atteindre des cimes qui auraient été impossibles à gagner par le passé. Ce sont peut-être de simples reliquats d’une époque bientôt révolue.

Ce n’est peut-être donc pas seulement l’histoire de Daniel Bédard, mais également celle de toute une société ayant permis qu’on sur-valorise de tels individus sur la simple base de connaissances théoriques à une époque d’indigestion d’informations où c’est précisément le sens qui est en manque.

Et si on plaçait l’humain au coeur de tout? Il ne sait peut-être pas tout sur tout, mais il est foutrement meilleur pour faire les nécessaires liens entre les divers éléments qu’un automate au coeur d’acier et au cerveau de mélasse…

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5 Réponses

  1. Je ne connaissais pas cette affaire troublante, mais je trouve que 54 mois de prison pour ça, en plus de l’outrage au tribunal, et considérant que le gars visiblement a des troubles mentaux, bref 54 mois c’est long comme peine!? Bizarre. Sans doute ils craignent un autre Fabrikant.

    « Bédard a été déclaré coupable de harcèlement à trois reprises depuis 2006, condamnations pour lesquelles il a obtenu trois absolutions conditionnelles. […] accusé d’avoir envoyé de multiples courriels et logé quantité d’appels à l’Ordre des ingénieurs. Cela parce qu’il n’acceptait pas que la plainte qu’il avait portée contre un ingénieur ait été rejetée. La réceptionniste de l’Ordre des ingénieurs le craignait énormément. »

    http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/justice-et-faits-divers/200905/21/01-858555-54-mois-de-prison-pour-le-harceleur-daniel-bedard.php

  2. M. L’électron libre,

    Affirmer le plus gratuitement du monde comme vous le faites que Daniel Bédard souffrirait d’une maladie mentale et ce sans jamais l’avoir rencontré ni écouté relève de la fumisterie. Le Doc Mailloux est passé avant vous et a confirmé que Daniel ne souffrait d’aucun trouble mental. Cette histoire qu’il relate sur son blogue semble tellement énorme qu’elle dépasse l’entendement du chrétien moyen, j’en conviens de bon cœur. Pourtant, elle est rigoureusement conforme à la réalité. Pour vous en convaincre, allez sur ce lien http://www.youtube.com/watch?v=3vaRepk3q14 et écoutez le jury #1 annoncer (min 3.00) qu’elle est prête a rendre le verdict. Jusque là, l’enregistrement est parfaitement audible alors que le verdict en question ne l’est pas… Ce seul élément devrait vous mettre la puce à l’oreille. Notre système de justice est profondément malade et les médias à la solde de puissants intérêts dissimulent cette information pour ne pas semer la panique au sein de la population. Cependant, lorsque les limiers se présentent sur le pas de votre porte, il est malheureusement trop tard.

    En guise de conclusion, l’affaire Villanueva fait couler beaucoup d’encre ces jours-ci. Personne ne pose la question : mais qui est Robert Sansfaçon, le coroner à qui le ministère public a confié le mandat de mener l’enquête ? En grattant un peu sous la jupe du juge en question, voilà ce que l’on trouve :
    http://bisbille101.blogspot.com/2009/05/lart-de-sauver-les-apparences.html

  3. Selon moi on a besoin de specialistes, mais notre base generale n’est pas assez solide selon moi.

    Pourquoi n’incluons pas un cours de premiers soins et reanimation au secondaire 5? Sauver une vie peu etre simple si on sait comment. Un cours alimentation et cuisine? Avec le demantelement de la cellule familliale et le manque de temps on en perds des bouts, il faudrait bien regler la reconciliation travail-famille pour permettre aux jeunes d’apprendre de leur parent mais en paralelle et entre temps c’est un sujet pratique utile qui tombe entre les craques. Pourquoi pas apprendre la base de la nage (ex:guarderie/maternelle) et a conduire dans le cadre du systeme d’education(quitte a avoir l’option de s’en soustraire)?

    En passant sur un tout autre sujet il y a un video « Zeitgeist Addendum » assez audacieux qui contient plusieurs pistes de reflexion et de debats sur la societe

  4. @guy: Long, peut-être. Mais le gars a complètement pété les plombs, y compris pendant son procès!

    @Bisbille 101: Évidemment que je ne suis pas un spécialiste… Mais je ne crois pas que cet individu soit sain d’esprit. Il a besoin d’aide.

    @Rick: Bien d’accord. Il faudrait viser un plus grand équilibre. On favorise trop la spécialisation au détriment des connaissances générales.

  5. Cher M. P.,

    Devant la réalité objective, vos croyances et suppositions n’ont guère d’importance. Daniel Bédard, technicien en architecture, est persécuté parce qu’il a osé demander à un ingénieur fautif, un certain Pierre Sicotte de Longueuil, de rectifier une erreur de conception sur un plan, ceci dans le but de protéger le public. Depuis l’effondrement du viaduc de la Concorde, les Québécois sont conscients que les ingénieurs peuvent parfois concevoir des plans erronés, n’est-ce pas ? L’ingénieur en question, orgueilleux comme un paon, n’a jamais accepté de se faire corriger par un simple technicien et, plutôt que de s’amender, a plutôt entrepris de se plaindre du comportement de M. Bédard auprès de son ordre professionnel. C’est à partir de ce moment que la situation a dégénéré. Comme tout professionnel le sait dans cette province, les ordres professionnels existent davantage pour protéger leurs membres cotisants ($$$) que le public, et ce en dépit de leur mandat pourtant très clair. C’est ainsi que nous sombrons lentement mais sûrement vers un corporatisme malsain en droite ligne vers le fascisme. Et la magistrature ne représente qu’un autre rouage de transmission dans cette dynamique.

    Sans vous inonder de détails inutiles et fastidieux, je vous signale trois petits éléments tirés de cette histoire qui devraient vous faire réfléchir ainsi que votre lectorat :

    1- Comment interpréter le fait que le verdict du jury, moment crucial de tout procès (min 3.03 de l’enregistrement) soit inaudible alors que l’enregistrement est très net, avant et après ?

    2- Comment comprendre que l’ordre des Ingénieurs a en bout de ligne donné raison à Daniel Bédard au sujet de sa demande d’enquête relativement au travail inadéquat de Sicotte sans jamais donner suite à sa demande d’enquête ?

    3- Que penser de la juge France Charbonneau qui raye du rôle sans jamais l’entendre une requête en Habeas Corpus au terme d’une audience d’à peine 5 minutes ?

    La situation, face à l’intégrité de notre système de justice, est des plus préoccupantes. En guise de conclusion, ce n’est pas Daniel Bédard qui est malade, mais bien davantage nos institutions dominés par la corruption, la gabegie et la prévarication.

    @ Guy, j’espère que vous n’avez pas la naïveté de croire tout ce qu’écrit les journalistes de la Presse…
    Dans ce même dossier, lire l’article suivant qui concerne le même juge Mongeau. Peut-être avait-il une vengeance personnelle à assouvir…
    Source : http://3.bp.blogspot.com/_36ozPFSHLMg/Sgxllra6pyI/AAAAAAAAAGM/cwLxQ2ukWN8/s1600-h/Mongeau.JPG

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