Les dérives de l’utilisateur-payeur

« On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de conducteurs qui ne s’autofinance pas. » C’est de cette façon que la ministre des Transports, Julie Boulet, a fermé la porte samedi aux motocyclettes quant à une éventuelle baisse de leurs astronomiques cotisations. Le sacro-saint utilisateur-payeur. Encore. Comme je l’écrivais ici, ce n’est pas l’ensemble des motocyclistes qui est davantage à risque, mais une minorité de jeunes et de nouveaux conducteurs. Le choix de considérer l’ensemble des motocyclistes comme une catégorie distincte et de faire abstraction des spécificités sous-jacentes à ce groupe ne fait que confirmer le dogmatisme des positions du gouvernement quant au concept d’utilisateur-payeur. Un concept qui, dans sa finalité, se révèle d’un ridicule consommé.

utilisateur-payeur

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En effet, jusqu’où ira-t-on pour faire payer l’utilisateur d’un service précis? Prenons la première phrase de ce billet; ne pourrait-on pas l’appliquer à n’importe quelle autre situation? Poussons la logique de l’utilisateur-payeur dans ses derniers retranchements.

Un exemple au hasard: l’électricité. Est-il normal que le même kw/h coûte le même prix à Montréal qu’en région? Dans la métropole, la densité de population est très forte, ce qui signifie que les installations d’Hydro-Québec sont plus rentables car davantage d’usagers peuvent se brancher sur une même quantité de fils. Est-il normal que les consommateurs d’électricité de Montréal paient pour ceux de l’extérieur? N’y a-t-il pas quelques endroits très retirés où il en coûte plus cher pour Hydro-Québec d’entretenir son réseau que les revenus qu’elle obtient de ses rares clients? On ne peut pas faire payer tous les usagers en milieu urbain du Québec pour une catégorie de consommateurs qui ne s’autofinance pas.

Un autre: la santé. Mon père s’est fait soigner à près de 2000$ de l’heure aux États-Unis par des médecins qui n’ont même pas été foutus de lui dire qu’il avait une tumeur à un poumon. Utilisateur-payeur. Devrait-on faire payer ainsi tous les citoyens qui ont la malchance d’être malades? Et ne serons-nous pas tous malades un jour? Et que faire des citoyens qui fument la cigarette, de ceux qui habitent près des autoroutes (pollution), de ceux qui ont trop utilisé leurs cellulaires? On les laisse crever sous prétexte qu’ils avaient de mauvaises habitudes de vie? Et qui décide quelles habitudes méritent d’être pénalisées et lesquelles ne le méritent pas? On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Et encore: les routes. Est-il normal que chaque citoyen paie pour des routes qu’il n’utilise pas? Je ne vais jamais à Saguenay: pourquoi utiliserait-on mes impôts pour financer l’élargissement de la route dans la réserve des Laurentides? Et puis: pourquoi est-ce que je paie autant que mes voisins derrière chez moi pour l’utilisation des rues alors que sur la mienne nous sommes des dizaines dans des appartements alors que derrière ils habitent des maisons espacées et utilisent donc moins leur rue? Selon le concept d’utilisateur-payeur, il faudrait installer des péages à chaque rue, intersection, afin de s’assurer qu’on ne fait pas payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Et le transport en commun? Pourquoi les automobilistes paieraient-ils pour le transport en commun? Qu’il s’auto-suffise! Des tarifs à 5$ du déplacement devraient faire l’affaire. Mais… Pourquoi paierais-je 5$ pour me déplacer du métro Sherbrooke jusqu’à Laurier alors qu’un autre paie le même montant pour faire la ligne orange au complet? Injustice! Ne faudrait-il pas alors faire payer le transport en commun au kilomètre parcouru? Pourquoi l’homme qui part de Rivière-des-Prairies jusqu’au centre-ville ne paierait-il pas plus cher que celui qui utilise moins les déplacements publics? On ne peut pas faire payer tous les utilisateurs du transport en commun pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Mais encore. J’habite dans l’est de Montréal. C’est-à-dire que les vents dominants amènent toute la pollution urbaine jusque chez moi. Est-il normal que je doive payer sensiblement les mêmes impôts et taxes que les autres alors que mon droit de jouissance de la vie est diminué? Pourquoi les résidences cossues de l’ouest de la ville ne paieraient-elles pas plus cher pour l’air pur? On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Toujours au hasard: l’école. Est-il normal qu’il en coûte le même montant pour un élève sage que pour un élève turbulent, qui accapare son professeur? En monopolisant l’attention d’un professeur, l’élève agité utilise davantage les ressources mis à sa disposition qu’un autre élève. On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Et… les pauvres. Est-il normal d’avoir à payer pour les pauvres? Qu’on les laisse crever. Pas de B.S., pas de services sociaux. Qu’ils se battent à deux pour chaque emploi minable disponible et qu’ils pourrissent dans leur crasse. On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

Je vous jure que je pourrais continuer jusqu’à demain matin. La vérité, c’est qu’une société ne se bâtie pas sur le concept de l’utilisateur-payeur. Elle se construit avec l’idée que tous, à un moment ou un autre de leur vie, auront besoin des services de la collectivité. Même le plus riche aura besoin des services sociaux qui assurent un minimum de stabilité sociale et empêchent les plus déshérités de la société de le voler ou le tuer dès qu’il met les pieds dans la rue.

Bien sûr, il ne s’agit que de moto ici. Par contre, c’est l’idéologie derrière la justification de la ministre qui me fait peur. Car à partir du moment où on décide qu’une classe de citoyens mérite d’être stigmatisée comme étant « trop coûteuse » pour les autres, qui sait où cela va s’arrêter?

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12 Réponses

  1. Absolument, c’est un droit fondamental de faire payer les autres pour ce que j’utilise!!! Les responsabilités individuelles sont un dangereux concept qui éloignent de l’égalité. Peu importe ses choix qui augmentent les coûts de la vie, toute personne doit être égale à son voisin.

    À quand une société où tout sera garanti par le gouvernement sans aucune exigence et où chaque personne aura exactement autant que son voisin (écart de richesse=0)!!!!

  2. Encore un beau débat que tu soulèves. Décidément, si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer. En tous cas, moi, j’ai besoin de sources d’inspiration comme toi. Tu me fais progresser.

    Pas parce que je suis d’accord: parce que tu argumentes bien des points de vue parfois différents des miens, parfois plus radicaux que les miens, et parfois… semblables aux miens.

    Ici, tu poses le problème de l’opposition entre deux principes, mais tu n’en mentionnes qu’un. Le problème, en réalité, c’est l’opposition entre le principe de l’utilisateur-payeur et la solidarité. Éliminer l’un, c’est consacrer la victoire de l’autre.

    Mais comme chaque individu a sa propre frontière, la solution est sujette à débat. Débat que tu suscites fort bien.

    D’un côté, l’utilisateur-payeur, avec son principal avantage: l’efficacité économique; de l’autre: la solidarité, avec son principal avantage: les aspects moral et humain.

    Personnellement, je ne suis pas en faveur de l’abolition de l’un ou de l’autre. Je souhaite un juste équilibre. Bien sûr, cela ne veut strictement rien dire. Absolument rien. Du moins tant que je ne définis pas précisément ce que signifie, pour moi, un juste équilibre.

    La preuve que cela ne veut rien dire: essayez de démollir ma position. Impossible, sauf pour des extrémistes.

    Je souhaite un juste équilibre. Maudit que je ferais un bon politicien…

    Bon. Tout cela pour dire que ton argumentation de « poussage jusqu’au bout du raisonnement » ne m’atteint que très peu. Je pourrais pousser jusqu’au bout l’argument de la solidarité et arriver à des résultats aussi absurdes.

    Mais, même si je n’approuve pas la forme, je suis plutôt (pas entièrement) d’accord avec toi, mon Louis. Il faudrait discrimer les motards « à risque » et les faire payer davantage que ceux qui ne le sont pas.

    Ce qu’une compagnie privée ne manquerait pas de faire si elle en avait le droit. Mais là, c’est le gouvernement qui décide. Et je n’aime pas beaucoup cette décision que je suis forcé d’accepter.

  3. Question :

    Lorsque le gouvernement prend l’argent de l’un pour financer l’autre, qui est « solidaire »? Qui a les bon sentiments?? Le spolié? non il ne fait rien volontairement. Le gouvernement? Non il le sacrifie rien personnellement.

    Moi je trouve ça comique lorsque les gens disent vouloir plus de solidarité, mais refusent de sacrifier quoi que ce soit. À la place, ils demandent aux autre de sacrifier leurs propres ressources.

    Le véritable altruisme en est presque méprisé, lorsque je passe une journée pour faire du bénévolat, c’est un véritable sacrifice personnel. Lorsque quelqu’un me force à passer une journée à faire du bénévolat, c’est de la coercition.

    @ Steph

    « Je souhaite un juste équilibre. Maudit que je ferais un bon politicien… »

    Qualité première d’un politicien : travestir ses opinions pour suivre la ligne du parti, jamais rien dire, toujours rester évasif et évider la moindre prise de position.

    « Mais, même si je n’approuve pas la forme, je suis plutôt (pas entièrement) d’accord avec toi, mon Louis. Il faudrait discrimer les motards “à risque” et les faire payer davantage que ceux qui ne le sont pas. »

    Donc les compagnies d’assurance qui chargent plus cher pour l’assurance vie aux personne qui fume sont discriminatoire? Ils devraient exiger un prix plus élevé à chaque cotisant en bonne santé pour avoir l’égalité? À quand une loi pour ça?

    Comique Louis que tu t’insurge contre ce que les motocycliste paient maintenant, c’est une décision étatique (donc DU PEUPLE comme tu dis!!) et décidée de manière arbitraire, Un système d’assurance privé n’aurait pas une différence aussi flagrante, ils auraient tout intérêt à faire payer une juste part à ceux qui présentent un risque plus élevé pour se distinguer de la concurrence

  4. Et… les pauvres. Est-il normal d’avoir à payer pour les pauvres? Qu’on les laisse crever. Pas de B.S., pas de services sociaux. Qu’ils se battent à deux pour chaque emploi minable disponible et qu’ils pourrissent dans leur crasse. On ne peut pas faire payer tous les contribuables du Québec pour une catégorie de citoyens qui ne s’autofinance pas.

    Je comprend ce que tu veux exprimer dans ce paragraphe, mais je ne suis pas d’accord et d’un sens, je trouve cela triste.

    Notre paradigme économique actuel ne permet pas vraiment une société solidaire, juste, équitable et où tout le monde peut jouir d’une bonne qualité de vie car « chacun doit tirer son épingle du jeu et doit survivre ».

    Tant qu’on trouvera pas un autre système économique, l’état va toujours chercher à nous soutirer toujours plus d’argent parce que les prix augmentent sans cesse et au final, si on en a moins dans nos poches, c’est la même chose pour l’état. C’est un cercle vicieux.

    Je vous suggère à tous de regarder une alternative que je trouve très intéressante et qui s’appelle l’écosociétalisme. Un résumé est disponible ici: http://fr.ekopedia.org/Écosociétalisme

  5. « Qualité première d’un politicien : travestir ses opinions pour suivre la ligne du parti, jamais rien dire, toujours rester évasif et évider la moindre prise de position. »

    J’ajouterais: utiliser une terminologie positive. À mon avis, mon « je souhaite un juste équilibre » est parfait!

    « Donc les compagnies d’assurance qui chargent plus cher pour l’assurance vie aux personnes qui fument sont discriminatoires? »

    Oui. Mais attention, discriminatoire n’est pas utilisé ici dans un sens péjoratif. Au contraire, je suis favorable à cette discrimination. Tu fais le choix de fumer, alors paie en conséquence. Dans ce contexte, je suis donc favorable au principe d’utilisateur-payeur.

  6. Je suis 100% pour le principe de l’utilisateur-payeur.

    Pour le reste, il y a le principe de l’assurance…qui peut être facilement prise en charge par le privé avec de très bons marchés à faire.

  7. Très bientôt Kevin, très bientôt.

    Ce sera cependant une société basée sur l’utopie gouvernementale.

  8. C’est Bastiat qui disait que l’étatisme, c’est l’art de vivre sur le dos de son voisin?

  9. Utilisateur payeur:

    la Somalie n’as pas de gouvernment fonctionel, c’est le paradis de la pensee liberale, chacun pour soit! 😉

    Blague a part, l’extrait du film « A Beautiful Mind » dans le bar illustre un concept extremement important qui echape aux adeptes du neoliberalisme egoiste qui ronge notre societe, les « autres » et leur bien-etre a un impact sur nos interets, car on vit en partie en symbiose. Si chaque persone ne pense qu’a son propre interet l’action globale des individus n’est pas fonctionel. Si on ne paye pas pour l’education des « autres » on aura peut-etre pas des services de qualite, si on se sacre de la sante des autres, on attrapera peut-etre une tuberculose. On attrape la grippe, et oui, ton « toi » a toi attrappe la grippe, des milliards en perte de productivite que ton toi tu paye avec ton cash a toi meme si ce cout caché (comme le cout de la polution) n’est pas sur l’etiquette, souvent a cause des conditions sanitaires de paysans du tiersmonde ces « autres » la dont on se foue. Le pont que tu n’utilise pas achemine des marchandises qui couteraient plus cher.
    Par contre, tout comme l’utilite d’une voiture sur la route ne veux pas dire qu’elle le soit sans considerer la situation(un lac), il y a des situation hors proportion ou l’utilisateur-payeur est judicieux, des redevances sur l’eau des compagnies qui en utilise de facon industrielle (qui ne l’utilise pas a des fin personelles mais pour en tire profit) et le principe pollueur-payeur pour les pollueurs qui pollue sur une echelle industrielle.

  10. @tous: Merci pour vos commentaires.

  11. […] à quoi ressemblerait une société où le principe de l’utilisateur-payeur serait érigé en dogme absolu? Autrement dit: pourquoi s’arrêter à l’électricité si la […]

  12. […] […]

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