Les cages à poulets

Vous savez de quoi je parle. Vous les voyez, mais en fait vous ne les regardez pas vraiment. Ces cages à poulets, comme les appelle mon coloc. Ces petits appartements empilés où la misère se vit avec du steak le premier, du Kraft Dinner le 15 et des beurrées de beurre de pinotte à la fin du mois.

Dès qu’il fait soleil, les balcons s’animent de discussions de sports et de météo entre les vieux édentés du deuxième, qui ne s’arrêtent que pour regarder une jolie jeune fille se dandiner dans la rue. En bas, dans les marches de l’escalier, il y a une femme large comme une porte qui rit à gorge déployée. Et il y a un chien. Avez-vous remarqué qu’il y a toujours un chien? Laid. Jappe tout le temps. La femme lui crie après tout l’après-midi et les vieux du deuxième se calent une bière en rigolant.

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Marcher sur le trottoir dans ces coins-là, c’est un peu comme se tenir entre deux temps; l’espace bétonné où on pose ses pieds semble invariablement dans le présent, un présent qui tend vers le futur, qui va quelque part. Partout autour, c’est hier. Non, le mois dernier. Ou l’année dernière. Les visages changent, la température aussi, mais c’est toujours la même petite pauvreté quotidienne captive de son inertie qui vous guette du regard.

Parfois, on le lit dans quelques yeux. La jalousie? Non. Ça c’est qu’on aimerait y lire. Ça, c’est ce qui pousse certains à s’acheter de pimpants Hummer larges comme la rue ou d’autres à se mettre des chaînes d’or dans le cou. Non, dans les cages à poulet, on est au-delà de la jalousie. Il s’agit davantage d’incompréhension, une réflexion semblant émaner d’une sorte de cerveau commun chuchotant: « Pourquoi te presses-tu? Qu’y a-t-il de si important pour toi là-bas? » C’est la vision du passé qui contemple le présent.

Puis, à tous les soirs, ils sortent par milliers. Une myriade de petits enfants qui jouent à la tague sous l’oeil impassible de leurs parents.  Leurs mères sont assises sur leurs balcons à fumer et à crier: « Viens icitte mon tabarnak, attends pas que je descende te chercher ». Mais les enfants sont intelligents et ils savent que leurs mères ne descendront pas les chercher. Ils continuent à se battre, à se taquiner. Ils créent une brèche dans le temps; combien parmi eux s’émanciperont-ils de cet environnement figé? Ils luttent, ils crient quand la mère s’est finalement décidée à descendre, mais c’est bien souvent le cri du présent refusant de retourner dans le passé. C’est le cri d’une enfance qui ne veut pas finir comme leurs parents.

Malgré tout, ce sont souvent ces quartiers que je préfère. Pas la pauvreté, non. Pas la misère, non plus. L’authenticité. Ici, quand tu regardes quelqu’un, il te regarde aussi. Ici, on se parle. Pas toujours tendrement, mais sans hypocrisie. Si à Westmount, Outremont ou au centre-ville on peut te dire « monsieur » en te méprisant, ici il n’y a pas de monsieur, pas de SVP, pas de vouvoiement. Juste la réalité de deux êtres humains dénudés de la prétention de s’élever dans l’échelle sociale et qui ne se comptent pas d’histoire.

La réalité, une grosse dose de réalité entrecoupée de sacres mais qui se termine presque toujours par un sourire et un « à prochaine, là! ». La conviction que chacun n’est ni meilleur ni pire que son prochain et que tous méritent le même traitement.  Je n’habiterais pas dans ces cages à poulets et je ne me sentirais pas heureux dans un temps figé, mais une pareille authenticité, une telle franchise, j’en veux plein mes quartiers.

Car ce sont eux qui sont les vrais habitants de la Terre sous leurs pieds. Ils vivent là où ils sont, ils protègent le passé contre les assauts d’un futur plus qu’imparfait, et à mes yeux ils sont donc au moins aussi utiles socialement que le type qui gagne un gros salaire et s’enferme dans sa paisible maison le soir en se lamentant sur les actions d’un voisin qu’il n’a même jamais oser rencontrer.  Qui se joue un jeu du chacun pour soi et qui installerait des miradors aux quatre coins de son misérable terrain si cela pouvait le protéger de la vie qui grouille partout.

L’esprit de communauté et le sentiment d’appartenir à son quartier; ne s’agit-il pas de la vraie richesse de ceux qui habitent les cages à poulets?  Et si on s’inspirait d’eux un peu au lieu de les dénigrer?

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7 Réponses

  1. Très beau texte.

  2. Comme Jimmy, j’ai bien aimé ce texte!

    « Car ce sont eux qui sont les vrais habitants de la Terre sous leurs pieds. Ils vivent là où ils sont, ils protègent le passé contre les assauts d’un futur plus qu’imparfait.

    En fait, je crois qu’ils espèrent que leurs enfants sortent de cette misère. Je crois que d’espérer, c’est de vouloir un futur meilleurs et à mon sens, ce n’est pas se réfugier dans le passé.

  3. Texte surprenant, j’aime bien aussi.

    J’ai eu l’occasion de travailler dans une de ces « cages à poule », comme intervenante. Il y a en effet quelque chose d’authentique dans les rapports, d’immuable aussi.

    Serait bon quand même qu’on arrive à trouver un état qui serait un juste milieu entre les deux. Être ici, maintenant, mais en construction tout de même de quelque chose qui nous dépasse.

    Enfin, on peut toujours rêver:)

  4. Ah oui ! Vous avez déjà été intervenante et l’êtes encore ? Cela m’intéresse. Je viens d’écrire sur mon blogue un texte personnel sur un danseur nu que j’ai connu. J’ai beaucoup encouragé Louis à être personnel, parce que c’est plus intéressant lire quelqu’un qui parle de ce qu’il connaît, que de l’entendre crier contre la société au grand complet. La société est sourde de toute façon !

  5. Oui je suis encore intervenante, mais avec une clientèle différente : je suis avec des adolescents en foyer de groupe depuis un an et demie.

    Je trouvais ce texte relativement personnel, de la part de Louis. Parler de ce qui nous touche, de près ou de loin, pour moi ça reste toujours une partie de soi. Parfois, quand on a le nez trop collé sur une réalité, on ne la vois plus ou bien on n’arrive plus à la décrire…Alors ça prend des regards extérieurs aussi, pour partager les impressions.

  6. Merci pour vos commentaires. Je crois que si on veut beaucoup apprendre aux pauvres, on devrait aussi parfois apprendre des pauvres… Car la richesse matérielle n’est souvent qu’une autre forme de pauvreté. Ou pour paraphraser Daniel Bélanger, ce ne sont que ceux qui confondent les bosses avec les trous…

  7. Absolument, un système qui offre à des personne un revenu sans aucun effort, ou condition, qui travaillent au noir et s’enfoncent dans la médiocrité, l’alcoolisme et la toxicomanie c’est magnifique… J’ai baigné dans cet environnement quand j’étais jeune (pas ma famille directement, par des amis plus vieux) et c’est franchement dégoûtant. Ces gens perdent le goût de vivre, de connaître, de s’épanouir et d’innover. Ils s’enfoncent dans la médiocrité et le système qui ne leur demande absolument rien les encourage à s’enfoncer dans le malheur et le repli sur soi. Ils perdent les contacts sociaux, deviennent méprisant, ignorant et le moindre effort devient une montagne. F. Leclerc disait que le meilleur moyen de tuer un homme est de le payer à rien faire.

    Tu veux savoir c’est quoi quelqu’un de respectable? C’est un gars qui a été promené entre son père et sa mère, qui à 16 ans devait payer une pension à sa mère (qui avait un bon revenu) et payer sa propre bouffe alors qu’il était aux adultes pour finir son secondaire (donc travaillait tous les soirs pour payer ça), qui s’est vite ramassé en appartement, qui a changé de travail et s’est débrouillé pour avoir un revenu stable, qui s’est parti une entreprise à 22 ans à laver des truck, pris les responsabilité d’emprunt pour financer les machines, le garage, le camion. Qui a été chercher chaque client un par un, qui travaille plus de 80 heures semaines pour faire un salaire très ordinaire, qui a passé le 24 décembre à laver des truck (on passait en char devant un de ses clients et tous les truck étaient là, il a donc décidé de tous les faire le soir même) et qui doit composer avec les problèmes (l’autre jour sa tuyauterie a brisé et il n’a pu faire sa soirée, il a raté le souper de son anniversaire que sa mère avait organisé pour rattraper son travail). Le gars, pour avoir une bonne image face à ses clients, a loué un char de l’année (plaqué F ;)) et tout ce que les parasites que tu adules ont trouvé à faire c’est jouer avec leurs clé dessu…….

    Ça c’est mon chum de gars, j’ai pas la moitié de la patience et de la détermination qu’il a, il a eu la vie beaucoup plus difficile que moi et je lui souhaite le meilleur des succès. Au fait, toute sa progression est possible grâce au capitalisme, sans quoi il n’aurait pas eu le financement de départ (capital), n’aurait pas eu les clients (puisqu’ils sont privé et qu’il a des compétiteurs, il peut entrer sur le marché avec un meilleur service ou des prix plus bas, contrairement à un système socialiste qui aurait une clique fermée qui marche par élitisme.

    J’ai aussi énormément de respect pour ceux qui partent d’une famille d’assisté sociaux et qui travaillent, prennent leur vie en main et finissent par former une belle famille responsable. Mais ta ptite mère qui sacre à tour de bras, qui reste à la maison à fumer et à boire, qui crie après ses enfant et passe sa frustration sur eux au lieu de les éduquer, le gars qui s’accroche à l’état pour vivre et travaille au noir la fin de semaine… sérieusement…. je les méprise.

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