Les pyromanes du français

Ognon, nénufar, exéma, combattivité. Si vous voyez des erreurs ici, va falloir vous y faire. L’orthographe est en feu. Et ce sont les fabricants de dictionnaires qui jettent de l’huile sur une braise entretenue depuis vingt ans par des érudits encabanés mijotant une curieuse soupe intellectuelle.

En effet, Le Petit Robert et Le Larousse ont annoncé qu’ils allaient finalement appliquer la réforme de… 1990 dans leurs nouvelles éditions. À cette date, des fabricants de dictionnaires, des linguistes et des représentants de l’Académie Française avaient remodelé près de 2000 mots (sur 70 000) soi-disant pour la simplifier. Vingt ans plus tard, personne ne veut de la réforme, mais les dictionnaires foncent. Pourquoi croyez-vous? La récession.

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Soyons honnêtes: achetez-vous souvent un dictionnaire, vous? Le mien date des années 90 et il fait très bien le travail; j’emprunte aussi celui de poche de ma copine, qui date de 1979. Bien sûr, cela me donne parfois l’occasion de rire un peu (Inde, population: 700 millions) mais il me permet d’écrire sans fautes. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un hasard si c’est lors de deux récessions majeures qu’on a décidé de modifier notre langue. Les fabricants de dictionnaires n’en ont rien à faire si personne ne veut de la réforme: ils s’imposent et espèrent nous forcer à dépenser un 50$ durement gagné pour apprendre la nouvelle orthographe.

Et parlons-en, justement, de cette nouvelle façon d’écrire. Justifier le fait d’écrire « ognon » plutôt que « oignon » parce qu’on ne prononce pas le « i » me fait beaucoup rigoler. Pourquoi s’arrêter là, alors, si le but est de simplifier la phonétique? On pourrait écrire « mecieu » au lieu de « monsieur »; « deor » au lieu de « dehors »; « fam » au lieu de « femme »; « franssè » au lieu de « français ». En fait, on pourrait s’inspirer du portail de la ville de Montréal pour les « pêrsone ki on dê z’inkapasité intélêktuêl ». Pour une fois que Montréal serait à l’avant-garde! Ici, on n’apprend aux gens à lire, on abaisse la lecture à leur niveau!

« Le français est trop difficile à apprendre » se lamente-t-on parfois dans certains milieux. Peut-être, mais toutes les belles choses demandent un effort. Apprend-t-on à faire de la bicyclette du jour au lendemain? L’écriture demande un effort, et c’est très bien ainsi. Les mots ont une histoire, tout comme les gens et les peuples, une histoire qui se bâtie par leurs luttes syndicales, sociales, culturelles, linguistiques. La langue est le véhicule de ces luttes, les cicatrices qui ornent le visage de la langue française, de Montréal à Paris en passant par le Sénégal ou la Belgique.

Vouloir réduire une langue à un ensemble de mots vides n’ayant de sens que dans ce qu’ils apportent dans un présent dénaturé, sans référence à leur histoire et à leur vécu, tient de la même logique que ceux qui ont défiguré des centre-villes, détruit des villes historiques entières pour faire place à une modernité dont ils ont par la suite regretté les excès. Ce sont les mêmes qui s’écrasent devant « l’autre » et sont prêts à renier leur identité pour lui faciliter la vie. Ce sont les mêmes personnes qui veulent nous parachuter dans le futur en oubliant notre spécificité et qui par la suite se plaignent de nos valeurs oubliées.

Des valeurs qui se basent avant tout sur l’identité et sur les mots qui la façonnent.

Nous sommes une société riche. Opulente de ressources matérielles, nous pouvons offrir à tous un salaire décent si nous osons résister aux forces d’un marché annihilant qui s’écoule depuis vingt-cinq ans dans tous les interstices de notre vigilance. Fortunée de ressources intellectuelles, nous pouvons faire le choix de résister à une novlangue qui dénude nos mots de leur poésie pour les adapter à une logique adaptative faisant du français non plus une richesse de spécificité mais un obstacle compétitif dans un marché global dominé par une seule langue, l’anglaid.

Nous avons le choix de suivre docilement ou de résister. Il ne s’agit peut-être pas seulement d’une langue, mais de notre aptitude à faire face aux écueils du futur.

Arrêter les pyromanes du français avant qu’il ne soit trop tard ou leur ouvrir toute grande la porte de notre identité, que choisir?

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15 Réponses

  1. Ce ne sera quand même pas la première réforme du français, et encore là il s’agit de quelques mots. J’aime pas l’idée qu’ils adoptent ces changements pour des raisons économiques, mais pour le reste la langue est changeante et le sera toujours. Une langue (dixit ma prof de linguistique en 2005) n’est jamais en état fixe et la langue écrite est toujours en retard sur la langue parlée.

    L’ortographe des mots a changé plusieurs fois : pas mal tout les ê viennent d’un « s » qui a été retiré de plusieurs mots, comme tête qui était jadis « teste » (le « s » a été gardé dans testicules, par contre). Le sens des mots change également : le mot bureau vient anciennement d’un tissus, vous le saviez?

    Enfin, tout ça pour dire que oui moi aussi ça me gosse que l’ortographe des mots change, mais que ça a pas mal toujours été ainsi…

    (Les mots commençant par un h muet ont d’ailleurs déjà été réduits à leur forme « sans h », comme « heure », mais comme les gens (ou les dirigeants religieux) trouvaient que ça s’éloignait trop du latin, ils ont remis les h.. quelle confusion!)

  2. Il y a quelques années, j’avais entendu que le terme «chevals» était désormais acceptable au même titre que «chevaux». Plus récemment, ce fut mon professeur de français à l’université, qui enseigne également à de futurs enseignants du secondaire, qui m’informa que l’accent circonflexe, lors de conjugaisons telles que «il paraît», «je connaîtrai», «nous méconnaîtrions» et autres conjugaisons similaires, n’était plus obligatoire.

    Je fus heureux d’apprendre par un professeur du secondaire que très peu d’entre eux (du moins dans son établissement) respectaient ces nouvelles règles. Pour ceux-ci, «chevaux» et «il paraît» demeurent les seules bonnes formes orthographiques. Pas de «chevals» ou de «il parait» dans leurs cours.

  3. Ce que je vois, c’est une humanité divisée en groupes, séparée sur des territoires imaginaires et qui parle des langues différentes. On est tous de la même espèce, mais on a l’impression d’être différent à cause des langues et des cultures qui sont différentes de la nôtre. Au final, en tant qu’humain, on est tout sauf unis.

    Pour donner un exemple, c’est un peu comme si les membres d’une famille vivaient sous le même toit, mais choisissaient d’occuper chacun une pièce différente de la maison en plaçant un petit drapeau sur la porte et de parler une langue différente. Ça doit être beau au souper!

    Moi ce que je prône, c’est de lâcher prise. Que chacun puisse parler la langue qu’il veut sans l’imposer aux autres, mais qu’il y ait une langue internationale et qu’elle soit neutre, c’est-à-dire qu’elle n’appartient à aucun pays ou peuple spécifique. Cette langue existe déjà et c’est l’Espéranto.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Esperanto

    Honnêtement, ça ne doit pas être très difficile à implanter, mais ça demande de la volonté et une certaine maturité. Est-ce que nous sommes rendus là? Je ne sais pas, mais un moment donné, il va falloir se déniaiser, briser l’isolement. Pas pour qu’il y ait une seule culture ou un seul gouvernement, mais parce qu’en réalité, nous sommes qu’un seul peuple. Nous sommes tous sur le même territoire: la Terre. Il faut pouvoir s’entendre sans que personne ait l’impression de perdre sa culture.

    L’Anglais ne doit pas imposer sa langue et sa culture aux Francophones, pas plus que les Francophones doivent vivre dans la peur d’être assimilé par les Anglais. Il n’y a rien à gagner, ni rien à perdre. Chacun est libre d’être qui il désir.

    L’histoire humaine, c’est autant l’histoire des Français, des Chinois, des Arabes que des Russes. Ultimement, notre peuple, ce n’est pas le Québec (ou le Canada), c’est l’humanité.

  4. Ça c’est bien comme message.. mais l’esperanto j’y crois pas trop!

  5. Une langue c’est l’encre de la culture d’un pays. Sans elle, on se met tranquillement à se déraciner. On oublie quel fut le prix payé pour avoir maintenant le droit de parler français. Une langue internationale? Ah oui pourquoi pas… comme cela on pourra voyager partout & se faire comprendre clairement! Y o u p i! Mais où sera passé ce plaisir exquis & l’excitation quand on part pour un lieu qui nous est étranger & totalement différent? Où sera passé l’effort joyeux d’apprendre une langue dont chaque lettre est une histoire? Tout ça aura disparut ou du moins ne sera plus nécessaire. Qui se forcera alors pour maîtriser la langue de son pays? Très peu de gens, je le crains.

    Concernant l’orthographe des mots, je suis totalement contre le changement ou l’évolution. Ce sont des goûts passagers. En enlevant les racines & en autorisant une fausse orthographe, j’ai bien peur que plus tard nous ayons tout perdu pour nous mettre à la langue actuelle! Gardons précieusement cette langue magnifique qui peut exprimer tant de choses! & cessons de vouloir la simplifier & de l’angliciser!

    Honnêtement, j’ai 16 ans & je fais partie de la vague qui dénature le français. Ça me peine de voir que mes compatriotes sont déterminés à tout simplifier, jusqu’à la vie elle-même. Où est-ce que ça nous mènera? Absolument nul par 😦 D’ailleurs tout le monde le voit bien! les jeunes n’ont plus aucun goût d’apprendre & décroche! ce n’est pas parce que le français est trop dur, mais parce que la vie est trop simple!! Enfin XD désolé d’être sorti du sujet! Je suis simplement bouleversée par la tournure des choses!

  6. Parfaitement d’accord avec toi,Louis. C’est une question de civilisation, rien de moins. Rien à voir avec la fermeture au reste du monde, mais juste une solide base pour assimiler et ordonner toutes les informations en provenance de partout.
    Maintenant disons tout de suite que l’écrit présente des visées différentes de la langue parlée; il est entre autre porteur de codes et d’informations supplémentaires.Par exemple, dans la langue écrite, les racines des mots nous révèlent le concept sous-jacent, l’origine et parfois l’itinéraire du dit mot. Bref,la manière d’écrire le mot en dit autant que celui-ci.Prenons le mot symphonie; la racine sym signifie l’ensemble, le tout.Comme dans les mots symbiose, sympathie ou symbole. La racine phonia réfère au son, à l’acoustique, comme dans aphone, stéréophonie ou microphone.Alors lorsque l’on voit ces racines dans d’autres mots, on sait déjà beaucoup de la réalité décrite par ceux-ci.C’est la contribution de l’écrit pour affiner les langues. Mais dès lors que l’on écrit sinfonie, nous perdons toute cette information distinctive: en effet, ces nouvelles racines sin et fonie pourraient s’avérer soit ne pas en être (et donc sans significations), soit reliées à des concepts totalement différents de symphonie. Ha! Donc il y a des raisons pour lesquelles on écrit différemment le son f (soit f ou ph); ce n’est pas par pur plaisir de compliquer la langue ! Il faut conserver toutes les bonnes dispositions inérantes à notre langue (ne touchez pas à l’orthographe !) et continuer d’inclure des mots nouveaux ou ceux provenant de d’autres langues, comme le francais l’a pratiqué activement depuis des siècles.Savez-vous par exemple combien de mots arabes se retrouvent dans la langue francaise ? Un grand nombre, et c’est ainsi de plusieurs langues qui ne sont même pas d’origine latine.Enrichissons le francais et cessons de le chambarder inutilement.

  7. Bonjour Louis,

    Tu écris que justifier le fait d’écrire « ognon » plutôt que « oignon » te fait beaucoup rigoler. Moi, ça me donne envie de pleurer. C’est un nivellement par le bas, rien de moins. Mais c’est tellement symptomatique de la société d’aujourd’hui. C’est trop compliqué? Bof, ce n’est pas grave, on va simplifier le tout! Pourquoi faire des efforts alors que c’est si simple de tout changer!!! Désolant… et triste à pleurer…

  8. Je suis d’accord avec toi Louis pour préserver notre langue face à ceux qui veulent la mutiler comme je suis d’accord pour la défendre face à la prédominance de l’anglais en Amérique du Nord. Par contre j’ai vu que tu as mis un lien vers le livre de Michel Brûlé, Anglaid. J’ai énormément de réticence envers cet ouvrage qui est un véritable réquisitoire contre la langue anglaise et qui est dépourvu de toutes nuances. C’est une chose de vouloir protéger notre langue et notre culture mais de là à lancer une attaque généralisée contre la langue de Shakespeare je trouve ça exagéré. Il faut dire aussi que la réputation de Michel Brûlé a été entaché avec la publication d’un plagiat fait par une enfant de 12 ans sans aucune vérification au préalable.

  9. Je me suis souvent insurgé contre cette espèce de n’importe quoi linguistique. Mais cher ami, tu n’as aucune idée à quel point je me suis bidonné lorsque tu as fait la comparaison avec le langage pour les personnes aux incapacités intellectuelles du site de la Ville de Montréal. Quelle perle! Ça aussi, y’a des années que j’en ris 😉

    Quand j’étais à l’école, j’étais assez bon en français. Je me fais d’ailleurs le devoir d’utiliser les vrais mots dans leur vrai contexte. Ex : Le train siffle, il ne crie pas.

    Je lisais beaucoup, et je n’avais pas de difficulté avec l’orthographe. Et j’étais fier de ça. Mais maintenant, avec ces nouvelles « règles », plus personne n’aura de mérite, puisque la majorité des mots s’écriront comme ils se prononcent. Fini la fierté de maîtriser une langue.

    De plus, moi qui était totalement charmé lorsque j’apprenais l’étymologie de tel ou tel mot, son origine, grecque ou latine, les prononciations antérieures… Ça gâche, vraiment.

  10. « Et j’étais fier de ça. Mais maintenant, avec ces nouvelles “règles”, plus personne n’aura de mérite, puisque la majorité des mots s’écriront comme ils se prononcent. »

    Mérite???
    C’est un club « élitiste » l’orthographe?
    Il faut que ce soit « compliqué »?
    Drôle de raisonnement.

    La majorité des mots qui s’écriront comme ils se prononcent???
    Ca me semble etre le gros bon sens.
    Non?

    « De plus, moi qui était totalement charmé lorsque j’apprenais l’étymologie de tel ou tel mot, son origine, grecque ou latine, les prononciations antérieures… Ça gâche, vraiment. »

    Y’a des gens comme çà qui ont beaucoup de temps libre…

  11. @Myriam: Je suis d’accord que l’orthographe a souvent changé, mais je ne vois pas trop l’utilité de cette réforme… J’ai surtout l’impression qu’on veut enrichir les fabricants de dictionnaires…

    @Gradlon: Je suis content d’apprendre ça moi aussi! Sérieusement, le monde est déjà assez compliqué comme ça sans en plus mêler nos enfants comme ça!

    @Rémi R: L’idée, théoriquement, est bonne. Mais à mon avis elle fait abstraction du désir tout aussi humain d’appartenir à une communauté spécifique et de s’épanouir dans une continuité historique. En ce sens, à mes yeux l’Esperanto est simplement une nouvelle Brasilia qu’on désire construire au milieu de la jungle de nos spécificités. Tabula rasa, pas sûr que ce soit la meilleure idée!

    @Chibi: Tu t’exprimes très bien pour un jeune de 16 ans! Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu écris: « Une langue c’est l’ancre de la culture d’un pays. »

    @Claude Martineau: Bravo! « Rien à voir avec la fermeture au reste du monde, mais juste une solide base pour assimiler et ordonner toutes les informations en provenance de partout. » Voilà, tout est dit! 🙂 Quand on oublie les racines (dont celles des mots), on s’oublie soi-même.

    Ton exemple m’a fait penser à un mot en russe qui m’avait frappé. « Piamnat » (ou quelque chose de très semblable) veut dire « mémoire » et « piamnatnik » veut dire « monument ». Simplement à cause de la façon dont le mot est construit le monument appelle directement à la mémoire. On sous-estiment trop souvent l’importance des mots dans l’identité des peuples.

    @Nathalie: Je suis d’accord avec toi, mais je préférais en rire que d’en pleurer!

    @internationaliste: Je n’ai pas lu le livre de Brûlé; je trouvais simplement qu’il s’agissait d’un lien potentiellement intéressant qui peut démontrer que l’utilité d’une langue n’est pas toujours synonyme de sa beauté… C’était peut-être maladroit, je te l’accorde.

    @Le Détracteur Constructif: C’est incroyable quand on y pense que des gens puissent tomber par hasard sur ce site de la ville de Montréal. De quoi a-t-on l’air? Et je suis d’accord avec toi que la précision des mots et leur bon usage sont importants. Je dirais même davantage: essentiels.

    @Ricardo Martin: Est-ce que ça t’arrive des fois d’être positif? Je veux dire: une ou deux fois par année? Pourquoi dire qu’une personne qui s’intéresse à l’étymologie perdrait son temps? Je trouve ça un peu moche.

  12. Que veux-tu, j’ai la larme facile…

  13. Positif?
    Bien sur.
    Si le francais est plus facile, et logique, a ecrire, tant mieux.
    Je ne vais pas critiquer une action qui me simplifie la vie.

    Alors, vive le nouveau francais.

    p.s. mais je dois avouer que des chevals, ca manque de poesie…

  14. Je suis pas mal beaucoup tanné du nivellement par le bas dans la langue française. Bientôt on acceptera les « si on aurait » et lorsque quelqu’un écrira « er » (verbe à l’infinitif) au lieu de « é » (participe passé), on applaudira l’originalité au lieu de faire preuve de rigueur et d’auto-respect.

  15. Je ne supporte vraiment pas cette façon de tout simplifier! c’est détruire la beauté du monde! Les gens se trompe souvent avec l’expression « la vie est belle », il la confonde avec « la vie est simple »!!

    Je ne peux pas démentir qu’il serait plus aisé d’apprendre le français si on l’écrivait comme on le prononce! Mais il y a une raison à l’orthographe des mots & celle-ci a sa place dans l’histoire! Le français est une langue captivante par sa complexité & son mystère! Pourtant, nous effaçons tranquillement toute cette noblesse que l’on se devrait de chérir!

    Seriez-vous vraiment prêt à écrire « je t’aime » en « je tèm » Ou « coeur » en « queur » 😉 Moi franchement pas!

    Ps: ^_^ Merci Louis! C’est très gentil!

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