Catania et Accurso: l’administration Tremblay est-elle corrompue?

Cent vingt condos rasés par les flammes. Trois édifices distincts. Un incendie très suspect, selon les enquêteurs du Service de sécurité Incendie de Montréal, qui ont transmis le dossier à la police. Un accident, selon Paolo Catania, président de Construction Frank Catania (CFC), l’entreprise de son père. Comment l’incendie en pleine nuit de trois édifices distincts et plus de 120 condos en construction peut faire qualifier « d’accident », difficile à dire. Une chose est certaine : cet incendie possiblement criminel relance les graves soupçons pesant sur l’intégrité de l’administration Tremblay.

En effet, les condos brûlés font partie du projet du Faubourg Contrecoeur, un immense projet immobilier de l’est de Montréal. Les terrains, autrefois la propriété de la Ville de Montréal, ont été vendus par la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM) à l’entreprise de Frank Cantania pour une somme de 19 millions de dollars, alors que la valeur établie était de 31 millions au rôle d’évaluation municipal. Une fois soustraits les coûts des frais de décontamination assumés par la SHDM et exécutés par CFC (les sols étaient finalement trois fois moins contaminés que prévus, un heureux « hasard » ayant permis à CFC de sauver beaucoup d’argent) , Catania a obtenu le terrain pour un maigre 4,3 millions de dollars.

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La privatisation qui ouvre la porte aux pires excès

Cette vente à rabais d’un terrain appartenant à la collectivité n’a été possible que par la privatisation – ratée – de la SHDM, pilotée par Frank Zampino, impliqué dans le scandale des compteurs d’eau pour ses liens avec Tony Accurso, en 2007. En faisant de la SHDM une société privée, celle-ci n’était plus soumise à la loi d’accès à l’information ainsi qu’à d’autres contrôles s’appliquant aux sociétés paramunicipales.

Même si l’administration Tremblay a depuis reconnu son erreur et a repris le contrôle de la SHDM, la SHDM privée a eu le temps de dilapider les fonds publics. Un rapport de la firme KPMG a confirmé de nombreuses irrégularités. Martial Fillion, alors président de la SHDM, a signé plusieurs chèques totalisant plus de 8,3 millions à Construction Frank Catania, et ce, sans obtenir l’aval de son propre conseil d’administration. En outre, il était en place lorsque la SHDM a décidé de ne soumettre le projet de vente des terrains Contrecoeur à seulement deux groupes, soit Construction Frank Catania et Constructions Marton, appartenant à Tony Accurso.

Pourtant, de nombreuses personnes se sont opposées à cette vente, dont Joseph Farinacci, directeur responsable des transactions immobilières à la Ville. L’homme, ancien directeur du développement immobilier à la Caisse de dépôt et placements du Québec, était abasourdi par cette opération et a préféré démissionner plutôt que d’être relié à l’opération. Grâce au travail acharné de l’administration Tremblay, qui a placé deux de ses membres influents sur le conseil d’administration de la SHDM, le projet a pu passer et Catania a mis la main sur les terrains.

Par ailleurs, outre le faible coût d’acquisition des terrains, CFC obtient une aide substantielle de la part du programme Accès Condos. Celui-ci permet à un client de ne donner que 1000$ en acompte pour pouvoir acheter un condo. La Ville de Montréal avance la mise de fonds de 10% au client, qui n’aura à rembourser cette somme que lorsqu’il revendra son appartement. Le problème, dénonce l’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ), c’est que les promoteurs choisis pour ce programme le sont pour des raisons inconnues.

Bref, on sait que la ville de Montréal donne à Frank Catania une carte maîtresse pour écraser toute compétition dans le quartier, mais on ignore pourquoi. Et comme si la situation n’était pas déjà assez favorable pour CFC, la SHDM s’est engagée à acheter tous les condos non-vendus un an et demi après avoir été mis sur le marché et CFC a obtenu un contrat de 3,6 millions de dollars pour l’aménagement d’un parc et 15,4 millions pour construire des infrastructures desservant notamment des logements sociaux. Le profit pour les amis du privé, et tous les risques au public : s’agit-il de la conception des finances publiques de l’administration Tremblay?

L’amitié à deux sens

Puisque les citoyens de la ville de Montréal ont été si généreux envers Frank Catania, on s’attendrait à ce que ce dernier leur voue un minimum de respect, non? Dans les faits, l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve a du déposer plus de 39 constats d’infraction contre Construction Frank Catania (CFC) à l’été 2008, pour une valeur totale de 37 245$, parce que l’entreprise entreprenait des travaux sans avoir encore reçu son permis.

Au lieu d’exiger que CFC respecte les règlements municipaux, Sammy Forcillo, membre du comité exécutif à la Ville de Montréal, a été très actif tout l’été pour accélérer la délivrance du permis. Le permis n’était pas délivré parce que Catania ne respectait pas les règles du développement immobilier consistant à remettre en état à la ville une partie des terrains pour les rues, trottoirs et espaces verts. Au lieu de s’assurer que CFC respecte les règlements municipaux, pourquoi M. Forcillo, devant pourtant représenter les citoyens, préfèrait-il (encore) ménager Frank Catania?

Généralement, l’amitié fonctionne à deux sens. Pourquoi nos élus ne s’assurent-ils pas que CFC respecte au minimum les règlements municipaux au lieu de constamment chercher à lui faciliter les choses? Nos dirigeants ont-ils d’autres raisons de chercher à favoriser Catania?

Le vin est dans le pot où versa le vice…

Frank Catania connaît personnellement Nicolo Rizzuto, le chef de la mafia montréalaise. Ils ont été aperçus dans un café de Saint-Léonard en 2004. Des documents issus de l’Opération Colisée ont également démontré que les principaux dirigeants de la mafia montréalaise se sont cotisés pour offrir un cadeau de retraite à M. Catania.

Par ailleurs, en 2004, le directeur général de l’arrondissement de Saint-Laurent, Robert Fortin, s’est fait offrir un voyage en Italie d’une valeur de 6600$ par Paolo Catania, le fils de Frank. Construction Frank Catania avait obtenu de généreux contrats municipaux de 23,5 millions à Ville Saint-Laurent entre 1997 et 2004. La belle histoire de pot-de-vin.

Ça, c’est ce qu’on sait, mais que ne sait-on pas?

Qu’a pu donner Construction Frank Catania à Union Montréal pour que le parti du maire l’avantage à ce point? Si l’intégrité de la Ville de Montréal était une centrale nucléaire, tous les voyants seraient au rouge et on aurait déjà évacué tous les habitants dans un rayon de cinquante kilomètres.

De Catania à Accurso…

La constante entre l’attribution du contrat à CFC pour le Faubourg Contrecoeur et le contrat attribué à GéniEAU pour les compteurs d’eau est le fait que Accurso et Catania s’y sont « affrontés » seuls. Dans le premier cas, c’était une décision de la SHDM noyautée par l’administration Tremblay, et dans le deuxième, Frank Zampino a opéré le dossier d’une telle façon qu’il n’y aurait pas assez de temps pour les autres joueurs afin qu’ils puissent déposer une bonne soumission. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé avec le groupe Suez Environnement, un groupe partiellement contrôlé par Power Corporation, qui a finalement décidé de ne pas soumissionner. Et on sait tous ce qui est arrivé avec Zampino, qui s’est ensuite trouvé un travail chez Dessau, faisant partie de GéniEAU…

Le résultat a été catastrophique : GéniEAU, relié à Accurso, a obtenu le contrat à 355 millions de dollars, soit 40 millions de moins que le consortium relié à Catania. En apparence, il y a eu saine compétition. En apparence également, les pétrolières ne sont pas en collusion pour fixer le prix à la pompe. Tout est question d’apparence, surtout quand les citoyens ne s’intéressent pas à la question municipale.

La ville de Toronto possède un système de compteurs semblables, avec la même technologie. Alors que Desseau facturera 107 millions de dollars à Montréal pour 32 000 compteurs dans des immeubles industriels et commerciaux (3344$ par compteur), Toronto va installer 465 000 compteurs pour 219 millions (471$ par compteur). Évidemment, note l’expert Jean-Claude Lauret, les compteurs torontois installés dans des résidences coûteront moins chers que ceux des secteurs commerciaux et industriels, mais le coût réel des compteurs utilisés à Montréal ne devrait pas dépasser 1000$. La question se pose : pourquoi tant le consortium de Accurso que celui de Catania veulent-ils payer la ville de Montréal trois fois trop cher?

Pour le moment, malheureusement, on ne peut qu’émettre des hypothèses. On n’envoie personne en prison sur la base d’hypothèses. Mais on peut choisir, collectivement, devant l’accumulation de signes d’apparence de corruption, de se débarrasser d’une administration un peu trop généreuse à l’égard de groupes plus ou moins recommandables.

J’entends déjà les cyniques dirent : « de toute façon, ce sera toujours la même chose ». Faux. C’est « toujours la même chose » parce qu’il y a toujours le même manque d’intérêt vis-à-vis de la question municipale. Les corrupteurs agissent dans les zones d’ombre, et si nous avons la lucidité de nous intéresser davantage à ce qui se passe dans notre ville, nous projetterons un éclairage puissant permettant de réduire les apparences de corruption.

Sinon, autant accepter de voir notre argent dilapidé et aller s’acheter des guimauves en prévision du prochain incendie « accidentel » touchant les projets d’un homme ayant des relations avec le crime organisé.

Nous avons les élus que nous méritons.

Et si nous étions les véritables coupables, de par notre indifférence, de cet âcre parfum de corruption qui flotte au-dessus de l’hôtel de ville de la métropole?

Voilà qui met la table pour Louise Harel qui, comme je l’annonçais il y a quelques semaines, a le poste de mairesse dans sa mire…

13 Réponses

  1. […] ?crit un texte sur le sujet aujourd’hui. hyperlien Je crois que tout ceci commence ? sentir tr?s mauvais pour l’administration Tremblay. Il ne […]

  2. Excellent article. Merci.

  3. La ville de Montréal est-elle mal administrée ou est-ce une ville impossible à administrer comme du monde ? Ton exemple sur les compteurs est un bon exemple. C’est flagrant. Et on pourrait en nommer d’autres.

    Je ne suis pas sûr cependant que changer de maire changerait quelque chose. Je crois que la mentalité des Montréalais est ainsi faite.

  4. Coudonc, c’est la mafia Italienne qui contrôle le ville?

  5. Ça se pourrait. La mafia italienne vote libéral et Gérald Tremblay a été placé là par les libéraux.

  6. @Alex Norris: Merci!:)

    @Daniel Labonté: Montréal mal administrée, oui… mais pour quelle raison? Poutquoi la ville donne-t-elle tant à Catania? Pourquoi les terrains à bas prix, le contrat pour les parcs et les rues? Pourquoi?

    @Omi-san: C’est une très bonne question!

  7. Pourquoi ? Vas-y mon Louis, fouille, fais comme les journalistes qui ont fait éclater le scandale du Watergate. Moi, je ne suis pas une source anonyme. C’est mon vrai nom. Je suis connu. Je peux rien faire pour toi. Et la mafia italienne, j’aime autant mieux pas me frotter à ça.

    Et en passant, j’ai écrit quelque chose sur Benoît Labonté sur mon blogue. C’est un pur. C’est un idéaliste, mais comme tu vois, ça grinche…

  8. Bof, tu sais, je n’ai ni les outils ni le talent. Alors je roule ma bosse, simplement…

  9. Console-toi ! La Presse semble être bien parti pour faire éclater le scandale.

  10. […] Catania et Accurso: l’administration Tremblay est-elle corrompue? […]

  11. […] par contre, ça demande un peu plus de temps pour des textes un peu plus fouillés et on reçoit même une certaine forme de reconnaissance pour la qualité produite. Mais est-ce […]

  12. […] fait un don ? Union Montr?al, avaient obtenu des contrats avec la ville de Montr?al (c’?tait genre l?) Anyway, qui va se plaindre qu’un petit parti veuille donner une le?on d’int?grit? aux dinosaures […]

  13. […] ensemble "Mes" poches et celles des Catania,Zampino, Accurso, "Picabo et Milimagino" !Les belles histoires du maire "sac a marde" de la belle ville de MourialY m'écoeur monsieur "ben j'étas pas au […]

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