La sale pute sociale

« On verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée. On verra comment tu suces quand je te déboîterai la mâchoire. T’es juste une truie, tu mérites ta place à l’abattoir. » Ces mots de la chanson « Sale pute », du chanteur français Orelsan, ont choqué toute la France. Et moi aussi je suis choqué. Pas à cause des mots eux-mêmes, mais plutôt de la réalité hyper-violente qu’ils sous-tendent. Celle d’un monde brisé, divisé, fragmenté entre individus isolés et se croyant investis du droit de violer les lois ou de commettre des actes violents selon leurs désirs. L’anarchie. La loi de la jungle. Et ce phénomène n’est pas nouveau. Il y a dix ans déjà, Eminem fantasmait sur l’idée de tuer sa femme, de violer sa mère, de forcer des rappeurs rivaux à le sucer et de menacer d’un couteau des homosexuels.

Le hip-hop, comme toute forme de musique, est politique. Né dans les ghettos, se nourrissant de la pauvreté et d’un système les rejetant, les jeunes rappeurs aspirent à changer les choses et à s’épanouir dans un monde qui ne leur laisse pas de place. S’épanouissant à une époque de stagnation, voire de régression de la classe moyenne et où chacun voit son voisin soit s’élever soit descendre dans l’échelle sociale, il revendique les espoirs de toute une génération de laissés-pour-compte.

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Pourtant, comme l’explique le sociologue français Sylvain Desmilles, ce style musical tient du paradoxe, car ses protagonistes dénoncent la pauvreté de leur quartier tout en aspirant à la réussite sociale. ((L’Actualité, no. Vol: 25 No: 5, 1 avril 2000, p. 66, Société, Québec hip-hop, Defouni, Séverine)) Face à un système économique qui encourage les écarts sociaux et appauvrit une large partie de la population, plusieurs rappeurs ont simplement décidé de jouer les durs, de devenir les rois de leur ghetto plutôt que de chercher des moyens constructifs permettant de se sortir de la pauvreté (comme une meilleure redistribution de la richesse, par exemple).  Leurs paroles sont violentes parce qu’elles représentent une réalité violente: celle de quartiers où la pauvreté et le désespoir ont transformé la réussite personnelle en dogme absolu. Manteaux de fourrure, chaînes en or, « sales putes », rien n’est trop beau pour montrer qu’on s’est élevé au-dessus de cette crasseuse pauvreté.

Et la violence, dans ces quartiers? La normalité. Dans des secteurs où la police ose à peine intervenir et où le crime se substitue souvent à l’État pour payer l’épicerie, l’expression de la violence est perçue comme une forme de virilité gagnante. Je parle de putes, je cogne mes voisins, je taxe des jeunes, je suis un dur. Je suis un gagnant.

En fait, ce que représente cette forme de musique hyper-violente, c’est l’apothéose d’une culture qui se prétend rebelle mais qui a en fait adopté le discours politique dominant. Les mots sont crus parce que la réalité l’est aussi. Face à des politiciens qui ont adopté un ordre du monde où les moins forts se voient progressivement marginalisés et où la réussite personnelle se révèle la valeur ultime, le hip-hop joue franc-jeu et pousse cette réalité à l’extrême. Je suis un dur. Je suis un gagnant. Je suis un roi. J’ai tous les droits. Je réussis, donc je vis. Et je peux tout faire, y compris casser les jambes ou déboîter la mâchoire de qui je veux. Le surhomme de Nietzsche dans toute sa laideur.

Les apôtres de la culture hip-hop violente ne sont donc pas des rebelles, mais simplement des individus qui ont poussé la logique politique dominante jusqu’à sa finalité.  Dans le ghetto, pas de programmes sociaux, pas de « B.S. », pas de police, pas de justice.  L’anarchie.  Je te tue, tu me tues, on se tue.  Mon arme est ma force, mon or et mes putes mon prestige et je fais respecter ma propre loi.  Que ce soit réel ou non, ce sont là les paroles du hip-hop et celles-ci en représentent la culture, soit la représentation imaginaire de ce que devrait être la réalité.

Ainsi, au lieu de s’offenser bêtement et de lancer des hauts-cris parce qu’un rappeur écrit des paroles violentes, il conviendrait peut-être de se questionner sur les valeurs d’une société qui a engendré ce type de discours.   À force de survaloriser la réussite personnelle et de voir en son voisin un ennemi potentiel plutôt qu’un allié, ne sommes-nous pas nous-mêmes coupables de ces excès?

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17 Réponses

  1. Un texte hyper intéressant deL’électron Libresur le véritable fondement des paroles crues des grands chanteurs de rap. À lire.

  2. Je ne dirai pas grand chose parce que je n’aime pas le hip hop; mais pas du tout…
    Si ces gars ont quelque chose d’important à dire, à revendiquer, qu’ils l’écrivent mais pas par le biais de ce genre de chanson sans musique qui m’énerve au plus haut point…

  3. Je n’aime pas ce style de musique non plus, mais sur ce point je crois qu’on peut difficilement juger; s’ils aiment cela, tant mieux… C’est plus au niveau du discours que je trouve que ça ne fonctionne pas. Mais si ça ne fonctionne pas, c’est surtout à l’image de notre société qui ne fonctionne peut-être pas…

  4. […] de la société en général, celle de France comme partout ailleurs en Occident. P. écrit : « En fait, ce que représente cette forme de musique hyper-violente, c’est […]

  5. À la base, le hip op est né d’une nécessité de décrier une certaine, comme vous le mentionnez. Il est cependant facile de tomber dans une caricature grossière du genre. Ce que vous décrivez, c’est ce que le hiphop commercialisé véhicule comme image. Toutefois, les racines du hiphop sont plus profondes et se basent, tout le comme le hardcore, dans des valeurs comme le respect, l’honneur, la fierté et la famille (au sens large du terme). La séparation qui s’est effectuée entre les deux genres est intéressante, car bien que partageant des bases communes, le parcours de leurs évolutions respectives est diamétralement opposé. Je tiens ici à préciser qu’il existe encore des artistes représentatifs de ce que j’appellerais la « vraie » nature hiphop, qui n’a rien à voir avec les bling bling et les putes. Ce qui est dommage, c’est de voir que la société encourage, par la consommation, ceux qui ont travesti et travestissent encore le hiphop en un simple outil pour l’accès à une pseudo réussite sociale et donc forcément économique.

  6. Je suis d’accord avec vous qu’à la base le hip-hop peut avoir des racines différentes. On peut remonter jusqu’aux rythmes tribaux africains et à la tradition orale. Et je suis tout aussi d’accord qu’il y a une séparation, mais selon moi ce n’est pas seulement la société qui encourage ce travestissement, mais également les jeunes qui acceptent celui-ci.

    Évidemment, collectivement, nous sommes coupables car nous sommes responsables des écarts sociaux grandissants, mais individuellement ils ont également un rôle à jouer, c’est-à-dire peut-être faire la promotion d’un autre genre de hip-hop.

    Malheureusement, il me semble que la sous-culture dominante du hip-hop demeure celle de la violence, de la loi de la jungle et de l’anarchie. Au lieu de s’unir pour progresser collectivement, ces gens ont choisi de n’utiliser que leur puissance brute pour imposer leurs volontés égoïstes sur autrui.

  7. Je dirais que les gens, et surtout les jeunes, qui connaissent et apprécient réellement le hiphop, au delà de la m*rde commerciale qu’on nous sert, ont une vision beaucoup plus « roots » du genre. La culture du hiphop qu’on montre est ce qui est « extraordinaire », sensationnaliste. Ça amène un côté théâtral peut-être, je ne sais pas. Je ne dirais pas que cela constitue la majeure partie de la scène underground hiphop par contre.

  8. […] Texte originellement publié sur l’Électron Libre. […]

  9. Très bon texte qui tend à présenter une vision très juste, selon moi, de la situation décrite.

    Excellent de savoir que Politicoblogue peut compter sur ce nouveau collaborateur et sa plume.

    Vivement la suite.

  10. Bon dénoncer, tout le monde est capable. Et M. P. est très bon dans ce domaine (dit sans sarcasme).

    Et les solutions?

    D’où viennent tous ces excès de la modernité?

    Il faut plus d’interventionnisme de l’état ou moins ?

  11. D’où proviennent les ‘écarts sociaux grandissants’ (sic) et vous allez peut-être enfin trouver pourquoi l’interventionnisme de l’état est LA source de presque tous nos problèmes modernes.

    Je sais, je sais, selon le discours dominant, c’est la faute au libre marché… et l’état DOIT intervenir pour contrer les excès de ce dit libre marché…

    Mais si nous ne vivions plus dans un libre marché et ce, depuis que les banques soi-disant privées, inventent de l’argent à partir de rien… qu’allez-vous dire et penser?

    En tout cas, le capitalisme (depuis 3 siècles) n’a RIEN à voir avec le libre marché et tout avoir avec une arnaque d’argent fictif à grande échelle…

    C’est CE système qu’il faut comprendre et analyser…
    C’est CE système qui favorise presque tous les excès que nous connaissons tous aujourd’hui… tant au niveau économique que social.

    Et qui a permis le capitalisme et l’argent fictif: L’état !

    Eh oui, tout cela semble incohérent et illogique, car c’est tellement contraire à la propagande dominante et omniprésente…

    Mais je prends la peine d’écrire tout ça, car je sais que certaines personnes ici sont très intelligentes… et qu’elles peuvent -peut-être- comprendre tout ça.

    Je lance ma ligne… dans l’espoir que certains mordent…

  12. @ Sebas:

    Un bon pêcheur place habituellement un appât pour attirer les poissons à mordre à son hameçon. Toi, tu dis lancer une ligne dans l’espoir que quelqu’un morde.

    Je veux bien mordre, mais à quoi? Tu n’offres rien que des opinions que tu ne fondes sur rien. Aucun raisonnement, aucun fait… pas très convaincant.

    Pour ma part, je crois que le libre-marché est un excellent système: il produit la richesse et alloue les ressources d’une façon très efficace. Malheureusement, il y a aussi un défaut: tout le monde ne s’enrichit pas à la même vitesse. Et c’est ce qui cause les écarts croissants de richesse.

    Attention: je ne dis pas que les pauvres sont de plus en plus pauvres, au contraire. Mais si les pauvres s’enrichissent de 5% pendant que les riches s’enrichissent de 13%, tout le monde améliore sa situation mais l’écart de richesse grandit.

  13. @Myriam: C’est un fait qu’on nous montre le plus sensationnaliste, mais n’est-ce pas là ce qui attire les jeunes, au fait? Les filles, l’argent, le pouvoir, la violence… N’est-ce pas précisément ce que recherchent les jeunes dépossédés?

    @Jonathan Bolduc: Merci! 🙂

    @Sébas: J’aime poser des questions, mais je n’ai pas toutes les réponses. Sinon, je poserais ma candidature comme Dieu de l’Univers! 😛

    @Steph: Contrairement à ce que tu affirmes, les pauvres s’appauvrissent et la classe moyenne régresse légèrement. Du moins, c’est le cas aux États-Unis, le pays qui jusqu’à tout récemment était probablement un des plus libre-échangiste… Je veux bien croire que tu aimes ton idéologie, mais il ne faut pas non plus aimer au point de s’aveugler!

  14. Je crois, oui, que vous ciblez bien quelques-unes des causes possibles de la violence qui existe dans certaines formes de rap. Cependant, comme Myriam le souligne, l’existence de cette forme de rap « dominante » (en terme de visibilité, et non en terme de nombre) n’est vraiment pas ce qui domine réellement, et, de ce que j’en connais, même les rappeurs qui font des chansons violentes ne font pas majoritairement ce type de chansons.

  15. Qui êtes-vous, Garamond, pour remettre en question l’existence même d’une musique qui m’a suivi quotidiennement et qui m’a poussé à réfléchir pendant les dix dernières années? Quelqu’un vous a-t-il déjà dit de cesser d’exister? C’est particulièrement déplaisant et blessant comme commentaire, sachez-le.

  16. Je ne vous dis pas de cesser d’exister, je dis tout simplement que moi, je n’aime pas le genre…
    Tout comme beaucoup de monde n’aime pas la musique classique et je ne m’en porte pas plus mal pour autant !

  17. @Garamond Mais, dans ce cas, pourquoi leur dire de l’écrire plutôt que de le chanter? (Par ailleurs, votre définition de « musique » semble bien hermétique ou alors votre répertoire de rap est bien limité pour croire qu’il n’y a pas de musique dans le rap.) Ne croyez-vous pas qu’ils le chantent parce que ça leur fait du bien de le chanter et parce qu’ils savent que de cette manière ils ont été capable d’aller chercher une jeunesse qui se cherchait? (Je fais référence à des cas particuliers, par exemple les jeunes de banlieue en France, mais évidemment ça va chercher beaucoup plus loin que ça.) Remarquez, j’ai peut-être mal compris pourquoi vous utilisiez le mode impératif pour leur dire quelle serait la meilleure façon selon vous de revendiquer quelque chose.

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