Radio-Canada et la mort de la culture

La culture ne vaut rien.  Le gouvernement ne le dit pas directement, mais c’est la conclusion qu’il faut en tirer à la suite des coupures à Radio-Canada.  La vraie question n’est pas de savoir si la Société Radio-Canada (SRC) est suffisamment financée ou non. Le seul point important, suite aux mises à pieds de 800 employés des réseaux anglais et français de la chaîne publique, consiste à se demander de quel genre de télévision nous avons besoin et si nos politiciens fédéraux ont compris l’importance d’un réseau médiatique publique de qualité au service des citoyens.

Le gouvernement se défend en disant qu’il s’agit d’une conséquence de la crise financière et qu’il n’y peut rien. Facile. Après avoir promis en septembre qu’il ne toucherait pas au financement de la SRC ((La Presse, Actualités, dimanche, ÉLECTIONS FÉDÉRALES, Les conservateurs nient vouloir toucher à la SRC, Ballivy, Violaine)), le Parti Conservateur a agi par la bande en abolissant le Fonds canadien de télévision et en laissant la crise faire le reste du travail.

En effet, le Fonds canadien de télévision consacrait 37% de son budget à notre chaîne publique, soit 106 millions $ pour 2008-2009. Sous les pressions répétées des Pier-Karl Péladeau de ce monde, le fonds a été éliminé début mars, remplacé par un Fonds des médias du Canada beaucoup plus généreux avec les télédiffuseurs privés. Désormais, on privilégie le potentiel d’audimat au-dessus des qualités intrinsèques d’une émission. On décourage ainsi toute forme d’audace et d’innovation en favorisant le plus simple des dénominateurs communs. Prenez à Découvertes et Enjeux, donnez à Loft Story et à Star Académie.

coupures-radio-canada-culture

Source de l’image

Parallèlement, la crise financière n’est qu’un prétexte. Oui, les revenus publicitaires ont chuté. Mais pourquoi le fardeau devrait-il entièrement reposer sur la société d’État et sur ses (ex-)employés? Le gouvernement est prêt à accorder des MILLIARDS $ aux constructeurs automobiles pour protéger des emplois. N’aurait-il pas pu allonger le 171 millions $ qui manquait à la SRC/CBC?

Ce manque de sensibilité des Conservateurs vis-à-vis du fleuron de la télévision canadienne en dit long sur leur idéologie du tout-marché et leur manque d’intérêt pour tout ce qui touche la culture. Le problème est pourtant plus profond que cela: il faut nous questionner sur le rôle que nous aimerions donner à la société d’État.

Nous lui demandons actuellement de boucler un budget déficitaire en coupant des émissions culturelles et d’information et en se débarrassant de loyaux employés. Aurait-on idée de demander à un hôpital de cesser de soigner certains patients pour rentrer dans son argent? Ou à une école de réduire ses programmes et de foutre élèves et professeurs à porte? Non, bien sûr. Alors, pourquoi accepterions-nous de sacrifier notre culture là où nous exigerions qualité et respect de nos valeurs dans d’autres domaines?

Certains diront que la culture n’est pas assez importante, qu’elle ne mérite pas ces sacrifices. Qu’on ne peut pas la comparer à la santé et à l’éducation. Vraiment?

La culture est une richesse à long terme. Quand la SRC ouvre son bulletin de nouvelles sur une question politique complexe là où TVA fait la chronique des chats écrasés, il s’agit d’une forme d’éducation complémentaire à celle offerte par le réseau scolaire. Quand la SRC nous présente des émissions de qualité faisant l’apologie d’une alimentation saine et d’un meilleur rythme de vie, toute la société y gagne car nous sommes globalement moins malades. Elle est là, la richesse de la culture. Chaque fois qu’un individu apprend quelque chose grâce à la SRC, il enlève ce fardeau de l’apprentissage à une autre partie du système. Si nous étions honnêtes, nous reconnaîtrions la valeur éducative de Radio-Canada, qui a su allier divertissement et apprentissage, et nous exigerions la même qualité que pour l’éducation « officielle » de nos enfants. Et nous réclamerions un juste financement, tout comme nous ne demandons pas à une école primaire de s’auto-financer.

Les deux dangers guettant Radio-Canada

Si nos gentils politiciens d’Ottawa ne comprennent pas ce point primordial, deux dangers guettent la société d’État:

  1. La marginalisation:il suffit de regarder Télé-Québec pour se convaincre des dangers d’une marginalisation de Radio-Canada. Une télévision n’ayant plus les moyens de ses ambitions et faisant certes des émissions intelligentes, mais dépourvues des moyens permettant de capter l’attention de la majorité de la population.  L’aspect éducatif ne doit pas faire oublier la nécessité de moyens techniques permettant de rendre les émissions divertissantes;
  2. La dénaturation: ce scénario me semble plus plausible. Radio-Canada risque de devenir un clone de plusieurs autres réseaux privés, avec des émissions douteuses, des copies de concepts américains médiocres et dont la seule spécificité sera de nous parler occasionnellement des vaches manitobaines ou des homards néo-écossais. Un réseau gangrené par la publicité et devant faire la course aux cotes d’écoute pour espérer pouvoir survivre à l’année suivante.

Ne pourrait-on pas, nous, Québécois et Canadiens, nous doter d’une télévision et d’une radio publiques bien financés et nous offrant des émissions à la fois de qualité et divertissantes? Radio-Canada coûte présentement en moyenne 33$ par citoyen par année. Il me semble que c’est bien peu pour la richesse informative de ce réseau. Ne pourrions-nous pas oser davantage de qualité?  L’État se prive de milliards $ annuellement à cause des baisses d’impôts accordées au cours des dernières années. Ne pourrait-on pas choisir nos priorités?

Les effets d’un déracinement culturel ne se quantifient peut-être pas entre deux élections, mais à long terme, un peuple éduqué et fort au sens culturel me semble plus à même de faire les meilleurs choix individuels et collectifs permettant le mieux-être de l’ensemble de la population.

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20 Réponses

  1. Intéressant Louis.

    Moi aussi j’ai pondu mon billet sur les coupures de Radio-Canada, mais sous une perspective plus économique:

    http://pourquedemainsoit.wordpress.com/2009/03/26/le-non-sens-des-coupures-a-radio-canada/

  2. Pour les Conservateurs, la Culture se résume à : culture du blé…..
    Cet automne, les Libéraux reviendront au pouvoir. Faudra mettre la pression sur eux et les obliger à promettre de redonner du fric à Radio-Canada avant de voter pour eux !

  3. Garamond: Aha!

    @Louis : Moi je serais prêt à ce qu’un montant stable soit prélevé sur ma paie pour que SRC survive…

  4. Je ne peux tout simplement pas y croire, à ces coupures. Comme c’est insensé ! Et oui, moi aussi je serais prête à faire un DON à la SRC !! Un téléthon SRC !

  5. @Jimmy: Merci! Je vais aller lire ton billet de ce pas.

    @Garamond: Peut-être que les Libéraux reviendront au pouvoir, mais est-ce que les choses seront si différentes? Ignatieff est probablement le chef du PLC le plus à droite depuis des générations. Disons que je suis sceptique quant aux chances de voir Radio-Canada retrouver un financement plus acceptable.

    @Le Détracteur: Je n’en doute pas une seconde! 😉

    @Strapontine: La SRC devrait peut-être faire comme CBS aux États-Unis, qui réclamaient des dons pour pouvoir continuer à offrir une programmation de qualité. Ceci dit, la culture du misérabilisme ne remplacera jamais, à mon avis, le choix politique des électeurs. Nous avons choisi ce gouvernement, et bien nous payons maintenant! (J’ai une pensée spéciale pour les gens de Québec qui ont voté Conservateurs et qui se retrouvent maintenant sans bulletin d’information de qualité le midi!)

  6. «J’ai une pensée spéciale pour les gens de Québec qui ont voté Conservateurs et qui se retrouvent maintenant sans bulletin d’information de qualité le midi!» (Louis)

    Ça ne change rien pour moi. J’écoute la radio le midi. 😉

    Pour ce qui est des dons, tu as la même idée que David Gagnon: «Au lieu de demander au gouvernement de rançonner le salaire de tous les Canadiens pour que Radio-Canada puisse poursuivre son programme de rééducation politique, pourquoi la société d’État ne demanderait-elle pas directement à son auditoire de faire un don à la station ?

    Ainsi, ceux qui n’aiment pas ne seront pas obligés de payer et ceux qui aiment pourront contribuer directement.

    Qu’on laisse les gens voter avec leur portefeuille, on verra bien quel est le véritable attachement des Canadiens pour leur diffuseur national.»

    http://www.antagoniste.net/?p=5353

    Je dois avouer que c’est une excellente idée. Que ceux qui aiment Radio-Poubelle-Cadenas paient pour la garder! Ce serait drôle de voir Guy A. Lecave demandé la charité du public à son émission pour qu’il puisse revenir la semaine prochaine. Plus facile de recevoir du BS (subventions zartissstiques) d’un gouvernement étranger, hein mon Guy Antonio? 😀

  7. Très bon billet Louis. La culture semble en effet être le dernier des soucis des Conservateurs de Harper. Il faut dire par contre que les coupures à Radio-Canada ont commencé sous le règne des Libéraux de Chrétien et Martin.

    Un réseau de télévison et de radio publiques de qualité est une nécessité comme forme d’éducation et de divertissement, comme tu le dis si bien, mais pour les gouvernements néolibéraux ce n’est pas une priorité.

  8. […] Canada a même l’argent de nos taxes. Pendant ce temps, il y en a qui nous parle de “Radio-Canada et la mort de la culture“… Plus élitiste que ça tu meurs! Le gouvernement a aboli le Fonds canadien de […]

  9. Le gouvernement a aboli le Fonds canadien de télévision et c’est très bien. Cependant il n’aurait pas dû le remplacer par un Fonds des médias du Canada plus avantageux pour le secteur privé.

    Le gouvernement doit se retirer complètement du financement de qui que ce soit, privé et public, et laisser la place au libre marché.

    On ne doit pas subventionner le privé … ni qui que ce soit… place au liassez-faire. Il faudrait abolir aussi le CRTC.

  10. @internationaliste: Merci! Je trouve que tu as raison quand tu dis « Un réseau de télévison et de radio publiques de qualité est une nécessité comme forme d’éducation et de divertissement ». Je dirais même que c’est possiblement encore plus important, car si on peut lâcher l’école, on écoute toujours la télévision!

    @Harakiri: Laisser la place au libre-marché? Nous sommes en pleine crise à cause du libre-marché et la classe moyenne a stagné à cause du libre-marché même avant que celui-ci ne cause la crise. Je ne crois pas que davantage de ce qui nous a autant nui ne soit la solution. Il me semble qu’une solution plus modérée soit de mise. Radio-Canada est une grande télévision et aucune télévision privée ne lui arrive à la cheville.

  11. Les droitistes ont toujours détesté Radio-Canada qu’ils voyaient comme un repère gauchiste à cause de certaines idées avant-gardistes qui y étaient véhiculées. L’historien d’extrême-droite Robert Rumilly dans les années 50 disaient que cette chaîne de télé était sous l’influence des communistes! Leur discours n’a pas changé depuis ce temps.

  12. Pourtant, je trouve souvent que Radio-Canada donne la parole à des gens de droite. À mon avis, la qualité va au-delà de l’échelle gauche-droite: il y a de tout pour tout le monde. S’attaquer à Radio-Canada, c’est s’attaquer à ce qu’il y a de meilleur en nous.

  13. Tu as raison. C’est pourquoi les accusations des droitistes sont complètement farfelues. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de repaire « gauchiste » à Radio-Canada.

  14. AU CONTRAIRE Nous sommes en pleine crise à cause de l’interventionnisme de l’Etat dans l’économie.L’American Enterprise Institute nous explique pourquoi:

    LA CRISE A COMMENCE PARCE QUE LE GOUVERNMENT FORCAIT LES BANQUES A FAIRE DES HYPOTHEQUES SUR DES MAISONS A DES ASSISTES SOCIAUX ET DES GENS INCAPABLE DE PAYER… CELA A COMMENCE SOUS CLINTON!

    C’EST CA TA VERSION DU LIBRE MARCHE ????????

    DANS UN LIBRE MARCHE LES BANQUES N’AURAIT JAMAIS PRETE A DES PERSONNES NON-SOLVABLE.

  15. SVP, les majuscules, c’est l’équivalent sur le web de crier, et je n’aime pas me faire crier par la tête ainsi.

    Les banques ont prêté à des personnes peu solvables pour faire un maximum de profit. Ça a toujours été ainsi et ça va toujours être ainsi. Personne ne les a forcé à entrer dans le jeu des subprimes et certaines ont été plus rapaces que d’autres.

    Et Clinton, come on. Clinton est parti en 2000, on est en 2009 maintenant.

    Cette crise est l’échec du néolibéralisme et du libre-marché, rien d’autre.

    Il reste à souhaiter que nos dirigeants seront plus modérés et sauront instaurer un capitalisme moins sauvage et plus contrôlé. Car, que ce soit en 1929 ou en 2009, le capitalisme sans contrôle est un animal fou sans contrainte.

    Cette crise est l’aboutissement de deux décennies de déréglementations et privatisations. Il est temps de jeter aux oubliettes les vieilles idées qui ont prouvé leurs échecs et de viser un réel équilibre.

    En passant, ton vidéo n’est que de la propagande. L’American Enterprise Institute est un think-tank néoconservateur qui a été parmi les plus grands architectes des politiques radicales de George W. Bush. Et tu veux prendre ces gens en exemple après le règne catastrophique de Bush?

  16. @ Harakiri:

    Malheuresusement, ta façon de t’exprimer discrédite ton message. Trop d’émotivité nuit.

    @ Louis:

    Tu simplifies les choses… Oui, le libre-marché a sa part de responsabilité. Oui, l’expérience récente semblait montrer que l’immobilier était sans risque et par conséquent on ne s’est pas méfié. On a perdu notre sens critique. Et on a coté ces PCAA comme s’il s’agissait de placements sûrs.

    Mais en fait, les responsables, ce sont Fannie Mae et Freddy Mac. Car le problème, c’est que ceux qui accordaient les prêts hypothécaires les revendaient ensuite à ces deux organismes et se dégageaient entièrement du risque inhérent. Autrement dit, ceux qui décidaient d’accorder ou non le prêt n’assumaient effectivement aucun risque. Et Fannie et Freddy achetaient sans trop regarder. Voilà pourquoi des prêts ont été accordés à des personnes qui auraient dû se les faire refuser.

  17. Le problème est plus le fait qu’au Canada anglais(lire Alberta, Saskatchewan et Manitoba), c’est la télé américaine qui prime sur le reste, un peu comme si on préférait écouter la chaîne française TV5. De temps en temps, ils vont écouter CBC. C’est un manque de culture de leur part.

    Cela dit, je suis contre le fait de payer plus pour une société d’état. Je crois que je payes déjà trop d’impôt. Pourquoi ce ne serait pas les dirigeants ET les employés de la SRC qui accepteraient de diminuer leurs salaires ? Dans le contexte de crise économique actuelle, ça paraîtrait mieux que de blâmer le gouvernement. Ensuite, s’ils le veulent, ils pourraient chialer contre le gouvernement.

    @Louis:
    Quand tu dis que la SRC donne la parole à des droitistes, j’aimerais que tu me donnes un exemple. Car le seul exemple que je vois, c’est le moment ou André Drouin, le maire de Hérouxville, a été invité par Guy A. Lepage à Tout le monde en parle. Et ce n’était pas le plus fameux porte-parole droitiste qu’il y a…

  18. «Vendredi dernier sur les ondes de la radio de Radio-Canada, on s’est demandé si l’on devait réglementer le salaire des patrons.

    La discussion a débuté avec une entrevue téléphonique pré-enregistrée de Michel Kelly-Gagnon, président de l’Institut Économique de Montréal.

    Ensuite, on a enchaîné avec Claude Béland, président du Mouvement d’Éducation et de Défense des Actionnaires. Ce dernier étant interviewé en direct, il a donc eu l’avantage d’entendre l’entrevue du président de l’Institut Économique de Montréal. Ainsi, profitant des questions complaisantes de l’animateur, Claude Béland a pu attaquer les arguments de Michel Kelly-Gagnon sans que ce dernier puisse riposter.

    Radio-Canada vous dira qu’en donnant la parole à un libertarien et à un socialiste, elle a fait preuve de neutralité. Mais dans la pratique, un avantage indéniable a été donné au représentant de la gauche. En faisant entendre l’entrevue de Michel Kelly-Gagnon à Claude Béland, le représentant de la gauche a non seulement pu profiter d’un droit de réplique, mais il a pu s’exécuter sans craindre la riposte de son opposant qui était absent. Aucun de ces avantages n’a été donné au représentant de la droite.

    Profitant de l’absence d’un opposant, Claude Béland a critiqué Michel Kelly-Gagnon avec des arguments d’une incroyable faiblesse. Par exemple, il a fait valoir que les « petits » actionnaires avaient très peu de pouvoir pour limiter les salaires des dirigeants d’une entreprise. Claude Béland aurait-il oublié que personne n’est obligé de devenir actionnaire d’une compagnie ? Si une personne n’est pas d’accord avec la politique de rémunération d’une entreprise, elle peut décider de ne pas acheter d’actions. Si suffisamment de personnes ont le même raisonnement, la valeur de l’entreprise sur les marchés boursiers diminuera, envoyant ainsi un signal à la direction.»

    http://www.antagoniste.net/?p=5361

  19. Les Conservateurs sont tout simplement aberrant. Excellent billet.

  20. […] Radio-Canada et la mort de la culture […]

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