La dictature des agences de notation

« Nous notons n’importe quelle opération. Quand bien même aurait-elle été structurée par des vaches, nous la noterions », affirmait un analyste de Standard & Poor’s (S&P) ((Les Echos, no. 20229, Marchés, mardi, 5 août 2008, p. 23, Notation de crédit, L’étau se resserre sur les agences de notation, BENJAMIN JULLIEN)) en août dernier. S&P ne constitue pas un cas isolé : ces géants de la notation ont un pouvoir de dictateurs sur nos dirigeants. Québec Solidaire a raison de dénoncer leur influence excessive: elles n’ont pas de leçons à donner au Québec.

En effet, lorsqu’on se permet de critiquer la gestion de la Caisse de dépôts et placement du Québec (CDP) et de donner des conseils au gouvernement comme le faisait S&P il y a quelques jours, on se doit d’être irréprochable, tant au niveau éthique que financier. Dans les deux cas, les agences de notation échouent lamentablement.

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Source de l’image

L’éthique…

Que ce soit Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch Ratings ou la Dominion Bond Rating Service (DBRS), toutes les agences s’imposent en tant que références du secteur analysé. Ces organisations sans aucun contrôle démocratique évaluent les titres financiers de banques, de villes, de pays; leur meilleure cote est un gage de confiance pour les investisseurs et signifie la possibilité d’emprunter à moindre coût pour les institutions. Même si elles déclarent ne donner qu’une « simple opinion », leur statut d’autorité en gestion du risque financier fait de leur opinion un modèle, que ce soit fondé ou non.

Par exemple, prenons le cas du papier commercial (PCAA), dont la CDP a investi plus de 13 milliards $ de notre argent. Le PCAA est un titre de dette à court terme émis par une institution financière et qui consiste à acheter les actifs de différents prêteurs pour les regrouper en fiducie à un taux plus avantageux. Lorsque l’émission arrive à échéance, d’autres investisseurs investissent pour profiter de la manne. La crise se produit lorsque la demande diminue, causée notamment par des craintes de défauts de paiements. (voir images ((Les images proviennent d’un document de la FTQ.)) ) pcaa_structure-typique

Le problème avec le PCAA est simplement tragique : l’investisseur n’en connaît pas la composition exacte mais se fie à la notation d’agences de notation externes. Celles-ci jouissent d’un pouvoir de vie ou de mort sur un marché dont elles sont juges… et parties.

Ainsi, les agences de notation de crédit ne sont payées que si les produits financiers sont sélectionnés pour une note finale. ((Les Echos, no. 20186, Marchés, jeudi, 5 juin 2008, p. 31, Régulation, La notation échappe à la justice)) Comme le note Armand Hatchuel dans Le Monde ((Le Monde Economie, mardi, 1 juillet 2008, p. MDE8)) : « Quel crédit accorderait-on à un critique littéraire qui ferait l’éloge d’un roman dont on apprendrait qu’il est le véritable auteur ? » Cela pose le problème de l’indépendance des agences et des coûts qu’elles sont prêtes à accepter pour des produits qu’elles ne noteront pas. Les plus petites agences sont particulièrement vulnérables. S’agit-il d’un hasard si la seule firme ayant accepté de noter le PCAA au Canada (il en va autrement aux États-Unis) soit la DBRS, la plus modeste des agences avec 270 employés (contre 8500 pour S&P, 3000 pour Moody’s et 2800 pour Fitch)?pcaa_actifs_sous-jacents

…et le financier

C’est grâce à l’avis de cette agence (et de Purdy Crawford) que la CDP a massivement investi dans le PCAA. Les gestionnaires de la CDP ont leurs responsabilités, notamment lorsqu’ils ont acheté le PCAA de Coventry, une entreprise dont la Caisse était elle-même actionnaire (allô le conflit d’intérêt), mais que dire que la DBRS, qui a donné la cote la plus élevée (AAA) à ce jeu de casino? Ne devrait-elle pas porté une partie du blâme? Si on achetait une oeuvre d’art coûteuse sous recommandation d’un expert et qu’il s’avérait par la suite qu’il s’agissait d’un faux, ne pourrait-on pas réclamer un dédommagement de la part du soi-disant expert?pcaa_12_plus_gros_emetteurs_canada

Ce n’est pourtant pas la première fois que les agences de notation précipitent l’économie dans le chaos. En 1997, elles ont trop tardé à noter plus sévèrement les pays émergents d’Asie, puis en 2001 elles ont réagi trop agressivement face à l’Argentine, accélérant brusquement la crise. Et comment oublier le scandale Enron, où jusqu’à quatre jours avant la faillite elles proposaient le titre comme un investissement?

En fait, c’est la question de l’œuf ou de la poule : qui précède qui? Les institutions notées ne plongent souvent que lorsque leurs cotes sont dévaluées, mais parallèlement c’est leur chute qui entraîne la dévaluation. Peu importe qui amorce le mouvement, ce sont les agences qui ont le dernier mot et leurs dévaluations tombent comme un couperet déclenchant toute une série de « credit triggers », ces ordres de vente automatique en fonction de la cote attribuée, entraînant la fuite des investisseurs et une future dévaluation. ((Le Figaro Économie, lundi, 3 juin 2002, p. 2, Les entreprises et les Etats redoutent leurs jugements Nicolas DANIELS))

À la vie, à la mort, elles sont les maîtresses du chaos. Et aujourd’hui elles menacent de dévaluer la CDP à cause des conséquences d’un jeu qu’elles ont largement cautionné.

Ne serait-il pas temps d’agir? Même si certaines agences ont annoncé avoir commencé à facturer des honoraires aux émetteurs pour des travaux préliminaires ((Les Echos, no. 20186, Idem.)), le fond du problème reste entier :elles sont juges et parties dans un jeu où nous jouons nos vies et n’avons pas le moindre contrôle sur elles.

Depuis quelques années, des agences notant les entreprises selon des critères sociaux et environnementaux ont vu le jour. À quand une agence de notation du crédit redevable envers la population, comme l’est la CDP?

À trop jouer les alchimistes de la finance loin des regards indiscrets, on ne transforme pas le plomb en or, mais la crédibilité en fourberie. Et un gouvernement qui base ses politiques sur les conseils de fourbes mérite-t-il notre confiance?

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4 Réponses

  1. C’est Standard & Poors et Moody’s qui ont donné la cote maximale AAA aux fameuses cochonneries que sont les PCAA….
    Belle façon de travailler !
    On peut conclure ce qu’ont veut en prenant connaissance de leurs cotes…

  2. D’après les informations dont je dispose, S&P et Moody’s l’ont fait pour les États-Unis, mais pour le Canada seulement DBRS (et Purdy Crawford)… C’est peut-être un point à clarifier; si quelqu’un a la réponse définitive, je corrigerai l’article en conséquence.

    Ceci dit, tu as 100% raison: on constate la crédibilité de leurs propos. Et après, faudrait suivre leurs recommandations…

  3. […] http://lelectronlibre.net/2009/03/01/agences-de-notations-pcaa (2) Jacques B. Gélinas, 2000. La globalisation du monde, Éditions Éco-société, 340 pages […]

  4. […] « Québec Solidaire a raison de dénoncer leur influence excessive: elles n’ont pas de leçons à do… »  nous dit Louis dans son billet intitulé “La dictature des agences de notation”. Par le Quebec il entend le gouvernment du Quebec. Alors qu’en fait c’est le gouvernement du Quebec devrait se désengager de la CDP et laisser les lois du marché suivre leurs cours sans contrôle démocratique. Le contrôle démocratique est contraire a la liberté que doit avoir le monde des affaires. Le problème c’est que démocratie ne veut pas dire liberté. La démocratie c’est simplement le majoritarisme, qui est par nature incompatible avec la vraie liberté offerte par le capitalisme pur.  […]

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