Insipide Académie

« Lui, il a du charisme, c’est un naturel ». Le jugement du parrain de Star Académie tombe. Le jeune homme vient de chanter la chanson d’un autre. René Angélil, derrière ses lunettes assombries et avec sa voix de Gerry Boulet semi-aphone choisit: ceux qui l’ont, ceux qui ne l’ont pas. Pour l’avoir, vous ne devez être ni original, ni écrire vos propres textes, ni même exprimer quelque chose dans vos chansons. Vous devez recopier mot à mot ce que d’autres ont écrit et le faire le plus naturellement possible, en prévision d’une possible carrière de star de la musique.

Exit la création! Exit l’originalité! À Star Académie on favorise le conformisme et le prêt-à-écouter. Qu’importe si on se prive de musiciens qui ont quelque chose à dire, qui ont leurs tripes à chanter: dans le royaume de Quebecor on ne s’intéresse pas à la musique en tant que moyen d’expression personnel. On veut des chanteurs qui vont chanter ce qu’on leur demande de chanter et qui vont le faire avec tellement de naturel qu’ils vont pouvoir changer de la merde en or. La personne qui fait vibrer ses cordes vocales n’a que peu d’importance. Si on pouvait aller chercher des petits Mexicains et leur demander de chanter du Lara Fabian on le ferait. Ce ne sont pas des individus que l’on met en valeur, mais des cordes vocales attachées à quelqu’un qui a l’air naturel, qui ne coûte pas cher et qui transforme notre merde en or.

La musique, pourtant, c’est bien davantage que de chanter des vieux succès des années 70 à la Sylvain Cossette ou de radoter du Harmonium avec Bruno Pelletier auprès d’un vieux pneu qui brûle. Chanter, c’est s’exprimer, c’est faire preuve d’intelligence. Comme l’expliquait Howard Gardner, le père de la théorie des intelligences multiples: « il faudrait redéfinir l’intelligence en tant que capacité à résoudre des problèmes et créer des produits qui sont valorisés dans un ou plusieurs ensembles culturels ». Le problème à résoudre, c’est nous. Nos angoisses, nos craintes, nos désirs, notre fierté, nos joies, nos peines. La musique doit nous faire vibrer; elle doit réveiller nos passions et nous faire temporairement quitter le quotidien banal pour nous permettre de nous élever ailleurs. Et le produit valorisé, c’est la musique qui nous permet de résonner ainsi. Sauf qu’il faut la créer.

En valorisant le paraître et la reprise de chansons d’autrui plutôt que l’originalité de nouveaux créateurs musicaux, Star Académie ne favorise pas la création de nouveaux produits culturels permettant de « résoudre nos problèmes ». Elle ne fait qu’encourager l’insipidité d’une multitude de faux-semblants venant grossir les rangs d’une nouvelle classe de soi-disant artistes qui n’ont de talent que la couleur de leur chant et qui seraient incapables d’écrire trois lignes de texte original. Bref, tel un buffet chinois à bas prix, on favorise la quantité au-dessus de la qualité.  Kant disait qu’on pouvait considérer un acte comme immoral lorsque sa généralisation empêche l’acte lui-même.  Si tous les chanteurs se contentaient de chanter les chansons d’un autre, qui écrirait?  C’est cette immoralité d’une chanson déconnectée de ses tripes qu’encourage Star Académie.

Je l’ai écouté l’émission-vedette de Péladeau. Et j’ai été touché par la puissance de ces voix dont j’avais peine à croire qu’elles sortaient de ces corps frêles de jeunes adultes à l’air un peu adolescent. Mais j’aurais encore préféré – et de loin – des cordes vocales moins peaufinées ou des voix éraillées chez de jeunes gens qui ont quelque chose à dire.

Des individus qui ne chantent pas pour faire une carrière mais qui crient ce qu’ils sont et qui expriment leur rage de vivre en voix et en musique.

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6 Réponses

  1. Star Acad, c’est pour les interprètes…
    Si un jeune a des idées, si il ou elle compose ses chansons, il y a le Festival de Granby, Petite Vallée, etc…
    Star Acad, c’est pour trouver une autre Céline, un autre Roch Voisine….
    C’est surtout un bon moyen rapide d’aller fouiller parmi les milliers de candidats qui se présentent spontanément et d’en extraire la perle rare…

    Jacques Brel n’a pas eu besoin de Star Acad, Richard Desjardins non plus….

  2. Toujours aussi excellent Louis… je partage entièrement ton opinion sur Star Épidémie.

    Je vous propose ce texte en complément : http://radicarl.net/celine-dion

  3. @Garamond: Star Académie c’est peut-être pour les interprètes, mais alors ça ne fait que montrer le peu d’importance accordé au contenu et toute celle qu’on donne au contenant! De combien de génies se prive-t-on en privilégiant des voix qui n’ont rien à dire à des voix peut-être moins polies mais qui ont beaucoup à chanter?

    @Carl: Merci! 🙂

  4. C’est le problème de la culture pop et contemporaine. Au lieu de valoriser la nouveauté, l’originalité et le défoncement des conventions, on met de l’avant de la merde pré-mâchée facile à vendre et « agréable » à entendre. Faut creuser plus loin pour trouver de la bonne musique.

  5. Garamond à raison : cette émission est pour les interprètes, pas pour les auteurs-interprètes ou les auteurs-compositeurs-interprètes… Céline Dion n’écrit pas ses lignes non plus…
    L’interprète est une partie de l’instrument qu’est le spectacle du producteur, de la même manière que le violoncelle 2 de l’orchestre symphonique est un morceau de l’instrument que le chef d’orchestre manie à sa discrétion personnel.

    Je comprends un peu le showbizz… on ne pourrait pas faire une super grosse émission avec une série de chansonnier à guitare comme tu les aimes tant. Pour moi aussi, ce sont eux les vrai artistes qui créent et qui ont le courage de se donner sur scène avec leur propre chansons. Ils sont authentiques, vrais. Pourant, leurs moyens étant limités, cela donne un genre limité. Pour un plus grand déploiement, on a besoin de «zéros»* pour multiplier notre inspiration.

    *«Comment ? Tu cherches ? Tu voudrais te décupler ? Te centupler ? Tu cherches des adhérents ?
    Cherche des zéros ! » Maxime 14 du Crépuscule des idoles de F. Nietzsche.

  6. Juste en passant… Rock Voisine compose ses textes lui-même depuis le début.

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