Faut-il réinventer le Journal de Montréal?

impression-de-journauxJe me souviens de l’époque où je livrais les journaux. J’ai commencé à dix ans, avec une route de La Presse, et ça s’est terminé vers la fin de l’été de mes seize ans, avec deux routes de La Presse et deux du Journal de Montréal. Les deux dernières années, je me levais à 4h00 les jours de semaine et à 5h00 la fin de semaine (la grasse matinée).  J’avais ma routine. J’allais chercher les piles de journaux devant la porte, je les assemblais lorsque c’était requis, puis je livrais une partie et je revenais déjeuner en les lisant devant un bon repas composé le plus souvent de huit gaufres noyées sous le sirop d’érable et le beurre. Et c’est ainsi qu’à douze-quatorze ans j’ai commencé à m’intéresser à la politique et que je me tenais au courant de tous les enjeux du moment.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui quand j’évoque ces pensées de ma prime jeunesse est cette distance entre les deux journaux, une distance qui semble croître de plus en plus. À l’époque, je me souviens de La Presse et du Journal de Montréal comme de médias certes différents au niveau de l’importance accordée aux divers enjeux mais d’une certaine proximité quant au discours vis-à-vis de ces enjeux et à l’organisation des textes à l’intérieur du journal. En d’autres mots, on y trouvait des chroniqueurs spécifiques mais intelligents, avec leurs styles bien à eux.

Aujourd’hui, force m’est de constater que quand je feuillette le Journal de Montréal, j’y retrouve une litanie de publicités englobant quelques rares textes authentiques perdus dans le bruit ambiant de nouvelles génériques empruntées à différentes agences de presse ou appartenant au groupe Quebecor. Je ne retrouve plus la personnalité du journal; j’ai l’impression de lire une copie payante d’un quotidien gratuit comme Métro ou 24 heures.

On nous explique chez Quebecor depuis quelques semaines que le journalisme serait en crise à cause d’internet et qu’en baissant le salaire des journalistes on pourrait passer à travers celle-ci. Les travailleurs sont toujours une cible idéale mais rarement les patrons qui se sont octroyés des augmentations de salaire de 29% (Pier Karl Péladeau) ou les entreprises qui déclarent 50 millions $ de profit (Journal de Montréal). La faute revient aux journalistes, bon. Ils le disent, alors ça doit être vrai.  Vraiment?

Pourtant, comme le note avec justesse Michel Dumais, ce n’est pas une différence de 10 000 à 15 000$ par année par journaliste qui fait la différence entre un journal rentable ou non, loin de là. Le problème est beaucoup plus profond et exige des solutions originales qui vont au-delà de ce ramassis pseudo-interactif qu’on appelle convergence.

En effet, affirme Kenneth Whyte, éditeur du Maclean’s Magazine, les journaux ont présentement une réelle opportunité de se réinventer. « Ce que vous devez savoir est ce qui intéresse vos lecteurs. Vous devez connaître leurs sentiments – ce qui les réjouit, ce qui les intéresse, ce qui les allume vraiment – et si les journaux ne font pas cela, ils n’ont plus de sens. » ((Benjamin Shingler, Telegraph-Journal, Saint John, N.B., 29 janvier 2009, p. A3))
En outre, Whyte affirme que les journaux doivent se débarrasser du paradigme d’objectivité et de recherche du consensus qui ne fonctionnait que lorsqu’ils jouissaient d’un monopole sur l’opinion publique. « Il existe une scissure profonde entre ce que les journaux mettent en première page et ce qui intéresse réellement les lecteurs », ajoute-t-il. ((Idem.))

Bref, d’une certaine façon, les quotidiens qui espèrent survivre doivent favoriser l’expression de leurs journalistes en les encourageant non seulement à exprimer leurs opinions mais également en assumant leur subjectivité. Pourquoi les blogues fonctionnent-ils aussi bien? Parce que leurs auteurs osent parler de ce qui intéresse vraiment les gens et ils le font brillamment en y intégrant une partie de leur vécu, de leurs émotions au lieu de prétendre à une objectivité totale qui n’a plus sa place à l’ère d’internet et de la titanesque pluralité des points de vue. Un journal qui aspire à un futur doit choisir ce chemin, celui de la qualité et de la profondeur. Celui où les lecteurs s’identifient aux journalistes. Il s’agit de la voie qu’ont choisie Le Devoir et La Presse.

À l’opposé, le Journal de Montréal a décidé de renforcer les structures archaïques du contrôle de l’information et ses dirigeants ont cherché à profiter de la place prépondérante de Quebecor dans le secteur médiatique au Québec pour réduire le coût des nouvelles génériques au maximum. En clair, le quotidien n’aspire pas à se spécialiser, à créer un véritable lien entre ses lecteurs et ses principaux journalistes, mais essaie plutôt de compétitionner sur le marché de l’information rapide et impersonnelle. On veut nous vendre un Journal de Montréal sans âme et dont le contenu provient d’une multitude de sources diverses sans rapport réel entre elles.

On nous lance à la tête pâte, tomates, poivrons et fromage et on essaie de nous faire croire que c’est une pizza.  Sauf qu’une information n’est utile que si elle est décodée et interprétée; sinon, elle n’est que du bruit de fond, un mot perdu dans l’éther.  La mission du journaliste est de nous aider à cuisiner cette pizza mentale; c’est lui qui fait les liens nécessaires et décode l’essentiel dans le maelstrom de nouvelles insipides.   Et quoi de plus agréable que de retrouver jour après jour notre chef des mots préféré pour nous mitonner un autre délicieux petit plat à manger goulûment?

En devenant un simple recueil de textes écrits par d’autres, le Journal de Montréal ne permet plus la nécessaire identification de la population à ses journalistes et conséquemment on ne voit pas comment le quotidien de la rue Frontenac pourra se maintenir sans ce niveau de confiance.  Il pourra sûrement vivoter pendant quelques années, cherchant à réduire ses coûts, mais il se condamne lui-même en choisissant de se battre au niveau de la quantité et du bas prix des nouvelles au lieu de viser la qualité.  Aujourd’hui, l’information est partout. Ce que les lecteurs exigent désormais, c’est un plan pour la décoder et quelqu’un en qui ils ont confiance pour les aider à s’y retrouver.  Un plan, et de la qualité.

Le monde est une recherche Google infructueuse et le journaliste se doit d’être le guide à la recherche d’une information non pas faussement objective, mais pertinente!

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4 Réponses

  1. Bravo ! je suis debout et j’applaudis !
    En effet, un journal qui me dit : les Libéraux ont un nouveau chef : M. Ignatieff;
    et un autre qui dirait : Ignatieff va-t-il sauver le Parti Libéral ?
    Évidemment, je serais attiré vers le second, qui formule au moins une question.
    Les lecteurs raffolent d’opinions, de commentaires, de points de vue.
    Juste énoncer platement les faits, faits qu’on peut trouver à 549 endroits différents sur le web, c’est fini ce temps-là !
    Le JdeM doit se repenser au complet; mais je doute fort qu’il le fasse….
    De toute façon, je ne l’ai jamais lu et je ne le lirai pas de sitôt !

  2. Merci! 🙂
    Mon texte n’est pas assez clair à mon goût. À l’origine, je voulais faire une comparaison avec les blogues; il y en a qui veulent sauter dans le train de tout ce qui est le « buzz » et qui se content de faire des liens sur ce qui se passe ailleurs, et il y en a d’autres qui essaient de faire de la qualité.

    Et puisque internet est le royaume de la quantité (notamment de liens!), à mon avis cette première stratégie est condamnée à l’échec à moins d’avoir un avantage compétitif certain face aux autres (e.g. être toujours le premier sur le bouton).

    Sinon, il FAUT faire de la qualité, ce qu’ont compris Le Devoir et La Presse, malgré ce que je peux penser de la ligne éditoriale de ce dernier quotidien.

  3. J’aime bien ton commentaire sur les blogues, Louis-Philippe. Je ne mets pas de lien sur mon blogue, parce que je considère que c’est mon opinion que tu es venu chercher, et non le point de vue d’un autre. J’essaie d’appuyer mes dires sur des faits, sur une réalité que j’ai pris la peine de vérifier, soit dans des livres, des reportages, ou ailleurs, mais je ne mets pas de liens.

    J’ai pour mon dire, tu viens chez moi, pas pour aller chez les autres. Je sais que c’est payant de mettre un lien, parce que cela attire du monde sur ton blogue, mais si mon blogue était très fréquenté, je devrais y mettre beaucoup plus de temps. Or,je n’ai pas le temps. Ce n’est pas mon gagne-pain.

    Et il n’y a pas de Youtube non plus, parce que j’ai pour mon dire que tu ne viens pas chez moi pour regarder la télévision.

  4. Je vois que vous vous attardez au volet journalistique du dossier mais la n’est pas le problème. Le JdM dit qu’il n’a pas besoin de 4 journalistes dans la même conféfrence de presse pour que 4 journalistes rapportent les mêmes 4 nouvelles dans 4 médias. Le JdM a expliqué qu’une fois les excès contrôlés, il donnerait plus de temps pour faire du journalisne d’enquête et cela va améliorer la nouvelle.

    Le vrai problème c’est qu’I’ll y a trop de personnel a payer et qui ne font rien au quotidien pcq la convention interdit de faire de mises-à-pieds. Voilà qu’on doit réduire dans le staff de soutiens pour pouvoir demeurer compétitif et rentable.

    S’ils avaient eu un peu de regard sur l’avenir le syndicat n’aurait pas imposé ces conditions au père P en le menacant de grève a chaque négos. Les conséquences aujourd’hui c’est qu’il faut faire des rachats d’emplois pour équilibrer le personnel. Avant il y avait 30 / 35 pages de Petites Annonces avec 30 vendeuses à 50 / 100 000$ / an. Aujourd’hui ce n’est même pas une dixaine de pages avec le même staff et les mêmes salaires. Faut pas aller plus loin pour comprendre. Avant c’était 4 commis pour faire la mise en pages. Aujourd’hui 1 personne peut faire toutes les mises en pages en 25 heures par semaine. Là sont les problèmes.

    Le journaliste se sont vu offrir + de temps pour faire de la vrai nouvelle et pas juste des copier/coller avec des mots changés pour personaliser la nouvelle. L’offre me semble être toujours sur la table pour améliorer le côté journalistique mais ils doivent réduire le gaspillage ailleurs pour assurer la pérennité du JdM.

    Vous souhaitez (sic) que le JdM améliore sa nouvelle, le JdM aussi et c’est a son avantage. Mais pour éviter sa fermeture a moyen terme I’ll faut que sa demeure rentable. M P a sauvé le Devoir et La Presse est supportée par Power. Mais un jour ce support va cesser pcq les bilans financiers vont trop en souffrir. Et ce temps est trés bientôt à La Presse. Le message a été envoyé il y a quelques semaines. Ils auront beau avoir de beaux textes mais I’ll n’y aura plus de médium pour les diffuser.

    Si vous consultez le site Web des syndiqués vous verrez que les talents sont limités, très limités et ils n’ont pas de mauvais boss pour les contrôler. En plus ils se font de la mauvaise propragande à des fins syndicales alors qu’ils se disent ‘ journalistes ‘

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