Lock-out au Journal de Montéal: les singes se révoltent

monkey-writerVous les méprisez les journalistes du Journal de Montréal, pas vrai? Ces syndiqués qui travaillent quatre jours par semaine et qui s’accrochent à une convention collective « d’un autre temps » (dixit la direction du JdM) pour publier leurs chroniques de chats écrasés. Ces pousseux de crayon ou tapeux de claviers interchangeables dont vous ne voulez même pas savoir le nom quand vous les lisez. Soyez honnête : la seule présence du nom d’un journaliste dans « votre » journal constitue selon vous un gaspillage d’espace.

En effet, à vos yeux, les journalistes sont des ouvriers à la chaîne qui suivent un plan pré-établi pour répondre à votre demande d’information. Un peu comme l’ado boutonneux qui prépare votre Big Mac selon la même vieille recette éprouvée, vous ne voyez pas la nécessité ni de bien les rémunérer ni même de les respecter. Ce sont de simples boulons dans la chaîne bien huilée de la production d’information en série.

Oh, mais attendez, vous voulez davantage de qualité? Vous aimeriez obtenir un cornichon supplémentaire dans votre Big Mac? Meuh non, vous ne comprenez rien. La recette du Big Mac fonctionne, vous l’avez toujours aimé ainsi et nous avons fait tout un tas de tests qui ont déterminé que c’est ce que vous désirez vraiment. Nous le savons que vous aimez ça les chroniques de chats écrasés et les mémoires de putes rive-sudoises. Vous raffolez de ces histoires-là qui auraient pu être rédigées par n’importe quel cégépien au-dessus de la moyenne.

Alors, pourquoi endurer les états d’âme de ces professionnels du chiâlage qui se disent journalistes en levant le nez et qui réclament des conditions de travail qu’on offre généralement à l’élite? A-t-on besoin d’un chef cuisinier pour produire un Big Mac? Alors pourquoi offrir de bonnes conditions de travail à des gens qui se prétendent experts avec les mots mais à qui on demande d’effectuer un travail en série visant le plus simple dénominateur commun?

À quelque part, la position de Quebecor avec ce lock-out ne manque pas de logique : on offre de l’information de qualité douteuse, on la produit en série à partir de directives claires forçant les « journalistes » à favoriser les produits et entreprises du groupe et si jamais les petits singes se révoltent et exigent qu’on les respecte on leur lance à la figure le fait qu’ils ne sont pas des créateurs, mais des exécutants et qu’en tant que tels ils ne devraient pas jouir du moindre privilège.

S’agit-il là du nouveau rôle du journaliste contemporain, condamné à jouer les publicistes pour les patrons et à vivre dans la précarité? Si vraiment nous vivons dans une société qui rétribue ses travailleurs selon la juste valeur de leur travail, pourquoi pénaliser ainsi les journalistes en les ostracisant parce qu’ils jouissent de conditions de travail avantageuses? Ce ne sont pas eux qui ont choisi volontairement de faire de la jaunisse textuelle; plusieurs ont un incroyable talent qui ne demande qu’à s’exprimer, mais devant la nécessité de gagner leur croûte plusieurs ont dû laisser tomber leurs idéaux et se résoudre à réduire la qualité de leur travail pour plaire à leurs patrons.

Me comprenez-vous vraiment? Vraiment? Approchez-vous. Plus près. Plus près encore. Regardez :

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Me voyez-vous? Ce point, c’est moi qui me cogne la tête sur l’écran et qui vous gueule que vous êtes responsables de cette situation. Quand vous achetez le Journal de Montréal, vous encouragez la médiocrité et vous faites passer les faits divers devant les vrais enjeux. Vous votez en payant; vous tranchez en faveur d’une entreprise qui ne se contente pas seulement de mépriser ses employés mais qui se joue également de vous en vous présentant une information qui escamote systématiquement les enjeux importants pour jouer sur vos instincts primaires tout en encourageant les projets de convergence de Quebecor.

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Et si je me cogne la tête plus fort sur votre écran, me voyez-vous, maintenant? Je suis le journaliste qui veut sortir de sa bulle d’éther et qui espère créer de la qualité pour le plus grand nombre. Vous n’êtes pas des idiots, et moi non plus. A-t-on nécessairement besoin d’écrire de la merde pour rejoindre un maximum de personnes? Allez, dites-moi que ce n’est pas le cas. Dites-moi que vous êtes plus intéressés par notre futur et par notre vivre-ensemble que par les dernières folies de stars ou meurtres crapuleux. Allez, s’il-vous-plaît, dites-moi que l’avenir de notre pays, de l’humanité sont plus importants que ces conneries.

Sinon, si vraiment vous aimez votre Journal de Montréal tel qu’il est, si vous assumez votre indifférence vis-à-vis d’une information déficiente et trompeuse, respectez au moins le sacrifice qu’ont dû accomplir de nombreux journalistes talentueux pour vous livrer votre dose quotidienne de banalité et encouragez-les afin qu’ils puissent continuer à jouir de ce monde et gagner assez d’argent pour être en mesure de piler sur leur orgueil de créateurs pour persister dans leur rôle d’exécutants façonnant pour une direction cupide de la merde en boîte que vous payez sottement.

Il fût une époque où les journalistes étaient des représentants du peuple dont le rôle de chiens de gardes du pouvoir leur méritait un grand prestige auprès de la population. Peut-être qu’aujourd’hui plus personne ne s’intéresse véritablement au pouvoir, ne veut même plus le surveiller, ne veut même plus savoir qu’il existe, sauf quand le pouvoir s’occupe d’eux personnellement. Au fond, c’est peut-être notre égoïsme à tous et notre refus d’effectuer le nécessaire travail de surveillance du pouvoir qui est à la base de cette situation?

Bientôt près de chez vous : une formation en publicité pour écrire dans votre Journal de Montréal?  Et tout va bien dans le petit monde des petits singes esclaves de nos passions les plus petites.

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18 Réponses

  1. Wow, Bravo Louis… encore une fois, tu arrives à formuler par écrit (à la vitesse de l’éclair) ce que nous pensons dans notre conscience collective. Excellent texte !

  2. Comme l’écrivait Lagacé, c’est une question de jalousie.

    Mais tu sais, l’ironie que je vois, c’est que les syndiqués du JdM se font servir par leur boss la même chanson que le JdM sert à propos des autres syndiqués. Enfants gâtés bla bla bla

  3. À Louis-Philippe LAFONTAINE – L’Électron libre — 23 janvier 2009.

    Le principe de chien de garde journalistique me laisse perplexe.
    Quelques années avant l’indépendance du Kenya, les artisans révolutionnaires utilisaient des chiennes en chaleur pour détourner les chiens de garde afin qu’ils puissent éventrer les troupeaux des éleveurs blancs dans cette colonie britannique. Ces artisans se frictionnaient aussi d’huile de panthère pour se protéger des chiens de garde.
    Tout ceci afin d’amener les juges blancs à d’inviter Jomo Kenyata pour une entrevue menant à l’indépendance du Kenya.
    Nos chiens de garde journalistiques sont amadoués avec des menaces de poursuites, des hypothèques ou des dettes. Aussi des ordres de Cour.
    Nos chiens de garde journalistes pour saliver n’auraient-ils pas le museau pointé que vers les chaleurs matrimoniales des riches et célèbres ?
    Nos chiens de garde étant majoritairement analphabètes en histoire ne s’arrêtent pas au texte qui autorise les tribunaux canadiens à leur émettre des menaces ou des directives.
    Les Kenyans ont été plus rapides à saisir les conséquences de leur état, lorsqu’il faut tenir compte des actes et des lois. Cf. art. 11 du Statut de Westminster 1931.
    Maintenant, nos voisins possèdent un Président fils de père kenyan ; est-ce que nos chiens de garde ont des chances de nous protéger ou empêcher notre troupeau de se faire éventrer ?
    JP Rhéaume, 418 656-0370 à Québec.

  4. Très bon texte Louis qui explique bien les enjeux de ce conflit. Même si je ne suis pas un fan du Journal de Montréal, je soutiens les travailleurs dans leur lutte contre l’empire Québécor et ses tactiques de désinformation.

  5. @Carl: Merci beaucoup! 🙂

    @derteilzeitberliner: Le problème, c’est que la plupart des « journalistes » idéologiques du JdM sont des sous-traitants qui ne sont pas affectés par le lock-out. Pensons simplement à Nathalie Elgrably et ses chroniques idéologiques de droite; elle ne souffrira pas du lock-out, elle.

    @J-P Rhéaume: Nous avons les chiens de garde que nous méritons. Si nous respections davantage les journalistes et exigions plus de qualité, je crois que nos chiens de garde auraient meilleure mine!

    @internationaliste: Merci! Je ne suis pas un fan du tout du JdM moi non plus, mais c’est à la liberté journalistique que Quebecor s’attaque (encore et toujous).

  6. 1- Je ne lis jamais le J de M…
    2- Si j’étais journaliste et fier de l’être, je ne travaillerais pas pour PKP…
    3- Cette grève sera longue parce que le lecteur moyen du J de M ne verra pas la différence ! On ré-imprimerait le même journal, jour après jour, en changeant juste les photos et quelques textes sur le sport que personne n’irait se plaindre !
    4- Le syndicat répond quoi à la direction quant aux demandes de modernisation ?
    Vive le Devoir !

  7. Je comprends ton point de vue concernant le point 2, mais ce n’est pas toujours aussi simple. Beaucoup de journalistes ont ça dans le sang, c’est-à-dire qu’ils savent écrire, aiment écrire, le font par eux-mêmes pour eux-mêmes… Comment résister à un emploi où on vous demande de faire ce que vous êtes le meilleur à faire et où on attend simplement de vous que vous réduisiez un peu la qualité de vos textes et que vous suiviez une ligne directrice?

    Moi aussi je ne voudrais jamais travailler pour PKP et son Quebecor, mais quand il faut nourrir les enfants, payer la maison, la voiture, l’épicerie, etc. Comment un journaliste peut-il résister?

    Déjà, La Presse est moins pire, mais dans tous les cas, le journaliste semble condamné à entrer dans un moule. Reste seulement à espérer que celui-ci ne soit pas trop contraignant…

  8. Quand aurons-nous des journalistes vraiment libres de dire et écrire ce qu’ils veulent ? J’entends souvent, autour de moi, le commentaire suivant: «Ah! les journalistes ont peur de dire ce qu’ils pensent, de peur de perdre leur grosse job…»
    Est-ce le cas partout ? Est-ce le cas au JdeM ?
    On dirait que seuls les bloguistes osent dire le fond de leur pensée…

  9. […] ailleurs, à l’heure du lock-out au JDM et de la convergence médiatique, le métier de journaliste se fait graduellement redéfinir par […]

  10. Je viens de découvrir votre blogue aujourd’hui et je le trouve très intéressant.
    Je voudrais faire ici une réflexion pour le moins simpliste au sujet du Journal de Montréal. J’ai toujours préféré lire La Presse même si je trouve que ce journal a une orientation trop fédéraliste à mon goût. Pas que je sois contre mais, dans un journal, il me semble qu’on pourrait être un peu plus neutre. Je reviens au Journal de MOntréal et je pose cette simple question: Avez-vous déjà essayé de lire La Presse tout en prenant votre petit déjeuner au restaurant? Il faut être un peu équilibriste pour ce faire!!! Le format… à mon avis a une grande importance. Si on livrait La presse dans le même format et qu’on le trouvait aux mêmes endroits que Le Journal de Montréal, je pense que plusieurs, dont moi, sauraient lequel choisir.

  11. Hum… Je pourrais t’en parler longtemps du monde journalistique. Tu parles d’entrer dans un moule.

    J’ai écrit des articles pour le magazine 7 jours, dont l’éditeur est le même que La semaine (Bonne semaine !) oui, oui, lui…

    Eh bien, plus ton article était long et moins tu étais payé. Et tu devais citer la vedette, ne jamais émettre ton opinion, sinon celle de la vedette que tu plaçais entre guillemets, et la vedette avait droit de regard sur ton texte. Elle pouvait te faire changer des choses. Bref, j’avais besoin d’argent. Je l’ai fait.

    Les raisons : éviter les controverses inutiles. Favoriser le point de vue des artistes et non ceux des critiques, protéger l’image de la vedette.

    Le défunt magazine humoristique Croc avait un gag là-dessus : Le magazine 7 jours, 7 fois plus con que Le lundi. Et comme son slogan le disait : C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle.

    Mais pour ce qui est du Journal de Montréal, je te dirais que c’est un journal qui est de bien meilleure qualité qu’il était avec la poupoune en page 7 dans les années 70. Oui, oui…

  12. Pour répondre à Rochefort concernant le format de La Presse, c’est un vieux débat stérile. Vieux comme usé, stérile comme impossible de changer cela.

  13. […] heures, j’en ai un en tête. Louis-Philippe a écrit un billet que j’ai A-DO-RÉ sur le lock-out du Journal de Montréal. Particulièrement, ce moment passablement jouissif: A-t-on nécessairement besoin d’écrire de […]

  14. @Garamond: C’est facile pour un blogueur de dire ce qu’il pense, mais je crois que ce n’est pas simplement à cause du médium, mais aussi du manque de popularité. Par exemple, je suis convaincu que Patrick Lagacé s’auto-censure parfois, car on ne veut pas trop brusquer une partie de son lectorat. Mais, évidemment, c’est bien moins pire que ce qui peut s’imposer dans une salle de rédaction…

    @L.Rochefort: Merci beaucoup! 🙂 Même si je suis d’accord que le format peut avoir une importance, je pencherais cependant pour dire que du bon contenu sous n’importe quel format sera lu… Mais encore faut-il que les gens soient intéressés à lire du bon contenu!

    @Daniel Labonté: « plus ton article était long et moins tu étais payé »: ouais, le nivellement par le bas. À la limite, dans le « 7 jours » ça peut aller, parce que les gens regardent beaucoup les photos et le texte sert plus souvent d’accompagnement à celles-ci qu’autre chose.

    Mais quand tu parles de protéger l’image de la vedette, ça ressemble exactement à ce que fait le JdM depuis plusieurs années: protéger l’image de Quebecor de toutes les façons possibles.

    Mais est-ce nouveau? Dans mon hebdo local, il y avait une article en page 4 ou 6 qui prenait la moitié de la page pour annoncer… un nouveau produit offert par Transcontinental (l’imprimeur du journal). On nous présentait cette publicité comme de l’information! Voilà ce qui nous attend avec la convergence à mon avis; et le problème est que de nombreuses personnes ne savent effectivement pas faire la différence entre de l’information et de la publicité!

    Je n’ai pas connu le JdM des années 70, mais j’ai connu et adoré la défunte revue Croc. Au moins, eux ils n’essayaient pas de nous passer un gros roteux en le faisant passer pour du caviar; ils assumaient leur jaunisse… pour notre plus grand plaisir!

  15. Franchement, c’est le meilleur article qui m’a été donné de lire depuis des semaines. Ça devrait être à la une d’un journal! Bravo…

  16. Ouais, à peu près tout le monde ici s’entend pour le dire: c’est une excellent article! je l’adore!
    et j’étais en train de me dire que tu m’intéressais moins qu’avant avec tes articles sur le vin (=P), mais là!!! bravo! j’vais en faire un lien et oui ça devrait être dans la première page de plusieurs journaux!!!

    Wil

  17. @Le Détracteur et @William: Merci beaucoup! 🙂

  18. Pour répondre à Garamond, les opinions d’un journalistes ne devraient pas être exprimées dans son travail. Un journaliste ne rapporte que des faits bruts, sinon il fait de l’éditorial.

    On s’est égarés là-dessus, et il faudrait qu’on y revienne.

    Le journal doit me dire ce qui se passe, pas comment penser.

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