Le voleur

voleurJ’allais chercher ma copine à son travail aux Galeries d’Anjou quand j’ai vu l’annonce de soldes m’apparaissant extraordinaires au magasin Le Rouet. « 95% de rabais! Vente de fermeture! » D’après ce qu’on m’a expliqué, de nombreux changements se produiront aux Galeries, dont l’ajout d’un second étage et l’arrivée d’un Simons afin d’en faire un centre d’achat plus grand (!) que le Carrefour Laval. D’où les ventes de feu pour un commerce comme Le Rouet, qui fermera cette succursale. Et quelles ventes: je me suis acheté un cadre pour photo (2$ au lieu de 20$), un ensemble de couteaux (6$ au lieu de 70$) et des verres à porto (3,50$ au lieu de 35$), pour un grand total de 12,41$ avec les taxes! Je suis ressorti avec l’impression d’être un voleur.

Pourtant, si j’y réfléchis davantage, pourquoi Le Rouet, qui conservera ses autres magasins, a-t-il pu laissé partir sa marchandise à un tel prix? La direction aurait pu louer un petit entrepôt et tout y mettre en attendant pour vendre à profit plus tard. La seule raison pourquoi ils peuvent vendre à ce prix, selon moi, c’est qu’ils ont acheté à ce prix ou à un prix qui n’en est pas trop éloigné, si bien que l’opération de déménagement puis de stockage de la marchandise aurait été plus couteuse que la simple liquidation. Bref, le prix régulier chez Le Rouet implique un faramineux profit qui découle de la différence entre des produits confectionnés à bas prix en Chine et revendus ici à dix fois le prix.

Ainsi, qui est le vrai voleur? Celui qui part avec de la marchandise d’un valeur supposée de 125$ à un prix approchant le prix coûtant ou le commerçant qui me vend à 125$ des items qui ne lui ont pas coûté plus d’une fraction de ce prix?

Évidemment, on me rétorquera à juste titre que le commerçant a droit à son profit, et qu’il y fait sa plus-value. Mais qu’en est-il du droit du consommateur? À partir de quel niveau mirobolant de profit peut-on affirmer qu’une compagnie vole son client? Il me semble que s’il est normal que les actionnaires reçoivent leur juste part de l’exploitation d’une société, il y a tout de même de profondes exagérations quand on vous vend une babiole quelconque à cinq ou dix fois le prix payé sous prétexte qu’elle vient du Rouet, de Stoke ou d’autres endroits « griffés ».

L’erreur, en somme, c’est nous qui la commettons, quand nous parlons de la valeur d’un item en nous basant sur le prix affiché. Non, ce petit cadre de faux-bois et de carton ne vaut pas 20$, pas plus que ces verres à porto ne valent 35$ ou ces couteaux 70$. Quand je suis sorti du magasin je n’étais donc pas un voleur, mais simplement, et peut-être pour la première fois de ma vie, un consommateur averti ayant réalisé une transaction certes légèrement avantageuse, mais sans abus ni d’un côté ni de l’autre.

Si je me suis senti voleur, c’est peut-être simplement parce que j’ai été habitué à payer trop cher, conditionné à trouver normal que des putains de bouts d’acier affûtés puissent valoir sept heures de travail. On m’a façonné en tant que consommateur niais et malléable et j’ai été dressé à me faire voler et à aimer me faire voler.

À mon avis, la seule façon de se débarrasser de ces oeillères est de jouer pleinement son rôle de consommateur et de refuser de fréquenter des places qui vendent leur bagatelle hors-de-prix. Devenir responsable, courir les rabais, fréquenter les soldes, bref agir comme agissent ceux qu’on qualifie de « pauvres » mais qui à mes yeux ont compris une réalité hors-de-prix même pour tous ces parvenus qui se croient supérieurs aux autres parce qu’ils habitent les beaux quartiers et brassent de grosses affaires: l’argent n’a de valeur que le travail qui a été nécessaire pour l’obtenir et chaque dollar épargné, si futile soit-il, est un pas de plus vers la liberté financière.

Car la liberté, ce n’est pas seulement de faire tout ce qu’il est possible de faire, mais également de s’imposer soi-même et volontairement des sacrifices afin d’espérer jouir de cet avantage tout aussi important qu’est la sécurité financière. C’est embrasser cette réalité de la vie qui consiste en la fragilité de ce passage sur Terre et la nécessité de se protéger soi-même et ses proches des aléas du hasard.   C’est également comprendre que toutes les belles bébelles griffées ne servent à rien d’autre que de se croire supérieur à autrui et qu’à la fin, quand tout sera dit, c’était de l’argent gaspillé non seulement pour soi-même mais également pour les autres, car on a ainsi perverti son rôle de consommateur averti en encourageant la perpétuation d’entreprises qui vivent sur le dos du Paraître.

Alors non, je n’étais pas un voleur. J’étais un simple badaud qui a eu le luxe de voir l’empereur sans ses vêtements et qui a pu momentanément entrer dans le temple du Paraître pour enrichir sa vie. J’ai été le carnassier impitoyable au chevet d’un vautour agonisant.

On dit parfois que c’est dans la chute qu’on reconnaît la nature profonde des gens. Il faudrait peut-être considérer la même chose pour les entreprises.

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10 Réponses

  1. 1- Le Rouet est TOUJOURS en vente de fermeture…
    2- Ne jamais payer le prix listé; c’est un attrappe-nigaud;
    3- OUI, il faut suivre les montées et baisses de prix, agir en consommateur averti sinon on se fait avoir !
    4- les magasins comme COSTCO font des affaires d’or en vendant avec un profit minime (5 à 15%) mais en vendant beaucoup !
    5- Même aux prix de vente du Boxing Day, ce ne sont pas vraiment des aubaines…
    CAVEAT EMPTOR !

  2. D’accord avec toi Garamond et aussi Louis. On dirait que Le Rouet est toujours sur le point de fermer ses portes. Moi aussi je pense que le concept de ventes de fermeture est un peu frauduleux, car les prix soi-disant « originaux » sont beaucoup trop élevés. On a l’impression de faire une grosse économie alors que ce n’est pas le cas.

  3. Que c’est-il passé avec les magasins Bentley(magasin de sacs qui sont dans tout les centre commercials)? Ils étaient tous en vente de fermeture il y a quelques mois, mais aujourd’hui ils sont toujours là, comme si de rien n’était.

  4. Je me demande comment ils font leur argent s’ils sont toujours en vente de fermeture. J’ai vraiment de beaux couteaux et pour 6-7$, wow… Mais je ne crois pas que ce soit de la frime aux Galeries d’Anjou, car il y aura des gros travaux qui y prendront place bientôt. Pour ceux qui connaissent, l’espace où est présentement Le Rouet deviendra l’endroit des restaurants…

  5. Il devrait y avoir une loi contre ça, tout comme il existe une loi qui empêche les commerçants de hausser leurs prix artificiellement avant une vente. Une vente de fermeture devrait obligatoirement entraîner une fermeture, sinon il faudrait qu’il y ait des pénalités. M’enfin, c’est pas moi le PM! 😉

  6. Vachement intéressant comme réflexion. Ça me rappelle aussi qu’une monture de lunette, qui peut être vendue au prix de 200$, en coute environ 2 ou 3 dollars à fabriquer. C’EST UN BOUT DE MÉTAL! Ça ne coute pas cher, un bout de métal tordu!

    C’est pourquoi bien des gens achètent des lunettes « cheap » à la pharmacie ou je ne sais trop où, pour un montant de 20$, et y font ensuite poser des verres adéquats pour leur vision…

  7. J’ai même vu, sur St-Laurent, un magasin qui annonçait «vente de feu» en 1952…
    Six ans plus tard: «vente de feu» était encore affichée dans la vitrine…
    Six ans pour vendre la marchandise endommagé par le feu ! franchement….

  8. Moi je sais pourquoi ils font cela.

    Ça leur permet de mettre un beau tag « Vente finale » sur la facture… Donc même si l’objet acheter, par exemple, une « lampe aromatique à brûleur catalytique » (attention, l’alcool parfumé n’est pas en spécial par contre (9.99 un petit flacon)!), qui coule (mauvaise étanchéité du joint du dessous), ben t’es pogné avec ta gogosse qui t’a couté « juste » 4$ au lieu de 12-15$…

    Mais bon, à ce qu’il parait (selon la vendeuse), mon cas est unique.

  9. Petite correction ici au sujet du Rouet, ils ont réellement fermé leurs portes et pour de bon, tout est fermé. Une des succursales faisant le plus de profits étant celle du Complexe Desjardins à Montréal où y travaillait ma blonde. La jolie crosse dans tout cela c’est qu’on a fait accroire à tous les employés du Rouet à travers le Québec (plus d’une centaine de magasins) que la liquidation n’était que pour vider le stock et faire de la place à la nouvelle collection du printemps, de plus, on disait qu’une nouvelle administration prenait place pour  »redresser l’entreprise ». Je parle de décembre 2010.

    Le 17 fevrier 2011, tous les magasins reçoivent un fax annonçant la fermeture le 20 fevrier (4 jours à l’avance!), disant que la nouvelle administration n’a pas fonctionné et qu’ils doivent fermer. Il ont aussi dit que si les employés ne travaillaient pas les derniers jours, ils perdraient une certaine prime ou je ne sais trop quoi. Dimanche, tout ferme, les employés sont à la rue et le site internet disparait, personne n’était au courant (même pas les gérants des magasins!). Pouf, tout est fermé, on en entend plus parler.

    Et c’est là que j’ai commencer à me demander, comment une nouvelle administration a pu être mise en place, ne pas faire ses preuves, en venir à la conclusion qu’ils doivent fermer, tenter de trouver des acheteurs, puis commencer à écouler le stock, tout ca en 3 mois?!?!?! C’est illogique! Depuis décembre ils savaient qu’ils fermeraient déjà et qu’ils se pousseraient avec l’argent! Le pire, c’est qu’ils n’ont pas donner 2 semaines d’avis, ils n’ont pas donné toutes les primes, et on ne sait plus où ces gens se trouvent!

    En ce moment, les ex-employés se regroupent pour faire une plainte, mais sérieusement, qui est au courant de tout cela? On en parle nulle part!

  10. j’étais gérante a une des boutiques, je peux te dire que je suis au courant de rien en particulier ni meme de la plainte. il y a un article sur la fermeture sur le site les affaires.

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