Soldats ou futurs mésadaptés sociaux?

Ça s’est passé mardi le 23 décembre. Mon amie, qui travaille à la SAQ, est arrivée vers midi pour faire son quart de travail, et s’est installée toute souriante à sa caisse. Elle a accueilli son premier client d’un « bonjour » accompagné d’un sourire. Sauf que celui-ci ne lui a pas répondu avec un sourire, mais a plutôt commencé à l’engueuler parce qu’elle lui avait parlé français, la traitant de « fucking frog », de « bitch » et lui disant qu’elle se devait de parler anglais. Elle a alors fait la transaction très rapidement, espérant se débarrasser de cet individu au regard hagard et crachant son venin gratuitement sur elle. Sauf qu’à la fin, le type voulait un sac, et mon amie lui a donc expliqué que les sacs sont payants à la SAQ (depuis juillet ou août si ma mémoire est bonne) et il lui a alors répliqué, la pointant d’un doigt menaçant à quelques centimètres du visage: « J’étais soldat en Afghanistan et j’ai tué des gens pour moins que ça, bitch ». Il a ensuite été sorti de force par deux gardiens de sécurité, non sans qu’il continue à gueuler et à insulter tout le monde.

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Ce type constituait-il une exception ou existe-t-il un réel problème chez les soldats de retour du combat? Je penche pour la deuxième option.

Une vaste étude étatsunienne effectuée entre le 30 septembre 2001 et le 30 septembre 2005 sur 103 788 soldats vétérans d’Irak ou d’Afghanistan a conclu que 25% de ceux-ci (25 568 soldats) ont reçu un diagnostic de troubles mentaux, dont 56% de ceux-ci avaient deux ou davantage de ces troubles.

La plupart du temps, le soldat de retour du combat souffre d’un État de Stress Post-Traumatique (ESPT). Comme l’explique Anciens combattants Canada:

De nombreuses études ont démontré que, plus l’exposition du militaire au traumatisme de guerre est longue, intensive et horrifiante, plus celui-ci risque de devenir émotivement drainé et souffrir d’épuisement. Cela se produit même chez les soldats les plus forts et les plus sains; par ailleurs, ce sont souvent ces derniers qui sont les plus troublés par la guerre, car ils résistent beaucoup au traumatisme. […] Les psychiatres ont réalisé, après la Seconde Guerre mondiale, que ces problèmes ne sont habituellement pas une maladie mentale naturelle, comme la schizophrénie ou la maniacodépression, mais bien une forme différente de maladie mentale résultant d’une trop grande exposition au traumatisme de la guerre.

De plus, une étude de la sociologue Deborah Harrison, publié en 2000, démontre que les femmes de soldats sont plus à risque de souffrir de violence conjugale.

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Voilà donc ce qu’est un soldat qui revient du combat: un être souvent mésadapté, une bombe humaine prête à exploser sans raison. Cette fois-ci, ce n’avait été que des mots, mais qu’en sera-t-il si l’homme se fait couper sur l’autoroute ou insulté dans la rue? Sortira-t-il un canif suisse de ses culottes pour égorger quelqu’un? Le soldat qui revient du combat constitue souvent une menace pour la population en général. Si plusieurs victimes d’ESPT intériorisent leurs troubles et finissent parfois par se suicider, d’autres extériorisent leur frustration et deviennent une menace pour autrui. Quand on a vu la mort de près, quand on a tiré sur quelqu’un qui vous regarde dans les yeux et qu’on y a pris un plaisir morbide, ne devient-il pas tentant, de retour au pays, de continuer à voir la vie comme un éternel combat où la mort, plus souvent qu’autrement, devient une finalité?

Je les plains ces soldats. Ils sont naïfs; ils croient réellement dans leur esprit qu’ils vont en Afghanistan pour aider. Ils se voient comme des sauveurs et ne comprennent pas que cette guerre n’est pas la nôtre mais que nous devrons subir les conséquences sociales et économiques de leur détresse psychologique lors de leur retour au pays. Combien de vies seront ainsi gâchées? Combien ça peut coûter soigner tous ces nouveaux troubles psychiatriques?

Quand on parle du coût de la guerre, je crois qu’il faudrait inclure ces coûts-là. Ne pas penser que « nos » soldats s’en vont tuer de l’Afghan pour revenir avec un diplôme universitaire et une petite valise remplie de nouvelles habiletés sociales. Ils sont partis comme de simples petits gars de chez nous croyant aider et ils reviennent souvent en profonde détresse, deviennent une menace contre la société et auraient besoin de se faire soigner, voire isoler des autres citoyens.

Avec mon amie, ce n’étaient que des mots. Mais la prochaine fois?

Combien de jeunes Québécois sacrifierons-nous ainsi sur l’autel d’une guerre qui n’est pas la nôtre mais dont nous souffrirons les conséquences par notre faute?

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2 Réponses

  1. L’armée canadienne néglige de s’occuper des soldats après leurs missions, mais il n’y a pas qu’au Canada que c’est un problème. C’est terriblement lâche pour les forces de ne pas soigner ses hommes et ses femmes qui ont été traumatisés par la guerre.

    Ceci dit, cela s’inscrit fort probablement dans la lignée du manque de reconnaissance qui touche les militaires. Et je connais nos positions divergentes sur la guerre d’Afghanistan, mais force est de constater que ça touche tout autant les militaires déployés en missions de paix.

    Un film que j’ai bien aimé sur le sujet, Brødre (Frères) de Susanne Bier. Justement basé sur la transformation d’un soldat au retour de captivité.

  2. L’homme qui n’a pas besoin de la reconnaissance des autres sera un homme heureux.

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