La langue sur le poteau

Je me questionnais dernièrement sur le blogue de Neil Obstat quant à savoir pourquoi je recevais moins de commentaires sur mon nouveau carnet que sur l’ancien blogue. Neil m’a répondu que ces temps-ci il avait moins la tête à la politique et que ça expliquait son absence de mon carnet.

Ainsi, suite à cet aveu de sa part et à une certaine réflexion, j’en suis venu à la conclusion suivante:je dois peut-être faire quelques changements pour réatteindre l’équilibre que je me suis fixé et que j’ai expliqué dans mon billet-hommage à Jimmy:

« On doit être au pivot entre expression personnelle et reconnaissance des autres. »

Et peut-être qu’au fond, je me sens un peu seul sur mon carnet dernièrement, moi qui pouvait y lire des dizaines et des dizaines de commentaires sur l’ancien blogue et qui aujourd’hui doit me contenter de commentaires d’une qualité certes supérieure, mais numériquement moins importants. Faut dire, j’ai pris la décision d’écrire moins souvent, et de n’écrire que quand j’avais réellement quelque chose à dire. Je dois donc être coupable. En partie.

Pourtant, j’adore la dynamique sur mon carnet actuellement. Les commentateurs sont très intéressants, et j’ai le plaisir de lire les courriels de Nathalie et d’autres en privé. C’est stimulant une discussion qui ne finit pas constamment par une engueulade de 75 commentaires où le premier qui gagne est celui qui réussit à écoeurer l’autre au point où ce dernier a envie de lancer son clavier par la fenêtre.

Néanmoins, j’émets deux hypothèses pour expliquer la baisse d’affluence sur le carnet: la rapidité du site et le fait que je ne parle pas beaucoup de moi-même, me contenant de parler de politique.

D’abord, la rapidité. J’ai introduit de la publicité sur le carnet pour une raison bien simple: je désire changer de serveur d’ici mars prochain et j’aimerais être capable de me faire un beau 8$/mois pour me payer un peu plus de vitesse. Je trouve le site lent, et je suis avec haute vitesse. Alors, je me demande ce que certains doivent en penser, quand ils naviguent en 56k. Ça doit être long longtemps.

L’autre hypothèse m’est venue non seulement en lisant Neil, mais également en visionnant un billet de Noisette Sociale, où celle-ci parle de son enfance et du fait qu’elle était choisie la dernière au ballon-chasseur. Sans tomber dans l’exhibitionnisme, je me suis dit que je pourrais parler un peu plus de moi et ne pas seulement parler de politique, même si à mon avis tout dans la vie est politique (et je mets quiconque au défi de me prouver le contraire). Je vais donc faire un petit effort, mais ce ne sera pas facile.

Allons donc, je me lance.

Recommençons.


La fois où je me suis collé la langue sur le poteau

langue_sur_le_poteau_en_hiverJe devais être en quatrième année, dans cette grande cour d’école entourée d’arbres d’une ville quelconque de banlieue, et je jouais au soccer avec mes camarades de classe. J’étais toujours gardien de but au soccer, été comme hiver, et dans la ligue municipale j’étais foutrement bon; je les arrêtais avec les mains, les pieds, les genoux, la tête, en plein visage ou même avec le derrière. J’avais même été invité à jouer dans une ligue élite, mais mes parents ne voulaient pas aller me reconduire trop loin. M’enfin, j’étais le gars qui protégeait le grillage d’acier contre le ballon. Et j’aimais foutrement ça.

Un jour qu’il faisait froid à se faire rentrer le zizi à l’intérieur et que la cloche avait sonnée, j’ai eu la brillante idée de me demander ce que ça ferait si je collais ma langue sur le poteau de la clôture. Vous savez, ce genre d’idée que peut seulement avoir un enfant de dix ans sous-stimulé et un peu trop curieux. À dix ans, on est à l’époque intermédiaire entre l’action sans réflexion et la réflexion qui peut annuler l’action; bref on réfléchit, on trouve probablement ça stupide, puis on le fait quand même. Alors je n’ai pas trop réfléchi et j’ai sorti la langue puis je l’ai collée sur toute la longueur sur le poteau frigorifié.

Jusque là, tout allait bien.
« Louis, viens-t’en, la récré est finie! »
– Arrgh, ga-ga, argh que j’ai répondu, en réalisant soudainement que je m’étais foutu dans une position plus qu’inconfortable.
– Arrête de me faire perdre mon temps, mets-toi en ligne comme tout le monde!
– Aargh, ga-ga, argh. Puis, ce qui ne pouvait s’émanciper par la bouche devait le faire autrement; les larmes commençaient à rouler sur mes joues patinées par le froid, chaudes, stupides, pour me rappeler qu’être le meilleur de ma classe et d’être considéré par plusieurs comme un surdoué ne me mettait pas à l’abri des pires idioties. Et c’est à l’amer contact de ces larmes sur ma lèvre supérieure que j’ai compris que j’avais le choix: continuer à pleurer et à avoir l’air fou devant une partie de l’école, ou bien prendre mon courage à deux mains et tirer d’un seul coup. Ce n’était plus seulement ma langue qui était en jeu, mais mon futur, ma capacité à faire face à l’adversité et à prendre des décisions douloureuses mais nécessaires pour éviter le déplaisir de la honte.

Et j’ai tiré.

Et les larmes qui perlaient paresseusement sur ma joue quelques secondes auparavant faisaient maintenant l’impression d’un ruisseau en été devant le torrent qui suivit. Des larmes que je m’efforçais d’étouffer, une douleur violente et cruelle que je gardais bien en moi, sans faire un son, me contenant de renifler silencieusement comme tout garçon de cet âge sait qu’il doit le faire. Quand on a dix ans, on se doit de suivre le code d’éthique de la cour d’école et ne pas pleurer. Ou du moins, se cacher quand on le fait.

Je suis rentré après tout le monde, les yeux bouffis et incapable de faire autre chose que de zézayer péniblement. Et quand je suis entré dans la classe, je me souviendrai toujours de ce que ma professeure m’avait dit, cette vieille frustrée et au regard méprisant, qui me lançait, devant toute la classe: « Hon, c’est quoi ces grosses larmes de crocodile! ». Et à ce moment-là j’ai cru savoir. J’ai cru comprendre que si jamais je devais devenir violent et me venger, je la ferais payer en premier. Elle, et tous ceux qui ont ri en premier.

Et pourtant, la semaine d’après, ma langue allait mieux, je continuais d’être premier de classe et mon souvenir de cette blessure sur ma langue s’affadissait, de même que celui de la honte et du ridicule qui m’avaient accablé. La vie devait continuer, peu importe les blessures du passé, et la vraie faiblesse aurait été d’en tenir rigueur et de se dire que c’était autre chose qu’une sordide histoire de cour d’école.

Car si les enfants peuvent être cruels, ils ont aussi la capacité d’oublier. Chose qui semble se perdre en vieillissant.

Quoi que parfois, on aimerait retourner en arrière, se sortir un peu les mains des poches et donner les quelques coups de poings qui auraient facilité la suite.

Comme pour la langue sur le poteau, des fois il vaut mieux souffrir un bon coup plutôt que de continuer à souffrir en silence.

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2 Réponses

  1. Bonjour,

    Ne te questionne pas tant. Sois toi-même et ce qui doit arriver arrivera. (!)

    Oui en 56k, cé long. Surtout qu’en fait, des fois cé 40K ou 33.1K ou 41K, jamais, jamais, jamais 56K. Salut.

  2. Et bien enchanté, c’est un plaisir et un privilège de recevoir en mots ces éclairs du passé qui sont les tiennent. J’ai eu un frisson pour ce qui est de la langue par contre!…:-S

    Que se soit de saveur politique ou de saveur plus personnel te lire fera toujours parti de mes coups de coeur comme dirait les participants d’Occupation Double!.hihihii!
    🙂

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