Le roi-nègre Obama

J’ai beaucoup parlé depuis quelques mois du fait que Barack Obama ne tenait pas un discours progressiste et que son élection ne changerait strictement rien pour la majorité des États-Uniens. La vraie question, alors, c’est de savoir pourquoi il est devenu une telle icône de ce que certains appellent le « renouveau du Parti Démocrate ».

En fait, l’élection d’Obama d’abord à la tête de son parti puis à la présidence n’est que l’aboutissement d’une logique de dépolitisation et de fragmentation de la population telle que mise en oeuvre par le Parti Démocrate depuis un demi-siècle. On a l’impression d’avancer, mais dans les faits on recule: en misant sur le consensus, le Parti Démocrate a laissé tomber ses thèmes traditionnels de redistribution de la richesse et de lutte contre la corruption des élites.

Contrairement à ce que certains affirment, la société états-unienne a reculé, et substantiellement, depuis cette époque pas si lointaine où existait la ségrégation:

À bien des égards, elle est même encore moins ouverte et moins égalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités. Un tel paradoxe ne devrait plus surprendre: une politique économique néolibérale s’accompagne souvent d’une exacerbation de l’intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d’un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. Les indices relatifs aux inégalités économiques, tel le coefficient de Gini, qui va de 0 quand l’égalité de revenu est parfaite à 1 quand l’inégalité est totale, montrent que l’égalité a régressé aux États-Unis. En 1947 (à l’apogée des lois ségrégationnistes dites « Jim Crow », en vigueur dans le sud du pays), ce coefficient était de 0,376. En 2006, il atteignait 0,464. Il s’agit là d’une hausse tout à fait significative. En 1947, les États-Unis appartenaient à la même catégorie (bien qu’étant un peu plus inégalitaires) que les pays d’Europe occidentale; en 2006, ils sont tombés au rang du Mexique et de la Chine. ((« Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat démocrate », Walter Benn Michaels, Manière de Voir, Octobre-novembre 2008, o.66))

En somme, toutes les luttes soi-disant de libérations, que ce soit des Noirs, des homosexuels, des femmes, ou tout autre particularisme contribuant à la fragmentation du la société, n’ont pas touché à la plus profonde inégalité, celle de l’économie, qui touche indépendamment à tout le monde.

Désormais, on peu très bien s’accomoder du néolibéralisme et des élites économiques au Parti Démocrate. Quand on sait que Hillary Clinton entendait baisser les impôts de la « classe moyenne » jusqu’à 250 000$ (et Obama jusqu’à 200 000$) alors que seulement 7% des ménages gagnent plus de 150 000$, 18% plus de 100 000$ mais 50% moins de 50 000$, on constate que la lutte contre les inégalités économiques n’est PAS une priorité pour le parti.

[…] Mme Clinton et M. Obama sont les emblèmes d’un progressisme américain dont l’éthique politique désapprouve et combat les inégalités qui découlent du racisme et du sexisme avec d’autant plus de vigueur que, simultanément, elle ignore les inégalités qui ne sont pas le fait de la discrimination mais de ce que nous avions l’habitude d’appeler l’exploitation ((Ibid., p. 67))

Obama est donc simplement l’aboutissement de ce processus; il incarne à lui seul l’accomplissement suprême de cette fragmentation: il représente l’absolue prise de pouvoir « du » Noir, mais non pas celle « des » Noirs, qui outre d’avoir la peau foncée ont en commun avec les Blancs de subir une société extrêmement inégalitaire.

On peut très bien imaginer un futur glorieux pour les Homosexuels en tant qu’homosexuels, pour les Femmes en tant que femmes ou pour les Noirs en tant que noirs tandis qu’au même moment toutes ces personnes qu’on a isolé les unes des autres partagent la même misère d’un pays en décrépitude et en guerre contre un peu n’importe qui et où la même petite élite obtient toujours tous les privilèges.

Tant que tu ne changes pas comment l’argent fonctionne, tu ne changes rien du tout.

C’est bien beau le progressisme sur les questions morales, mais tant que tu ne touches pas à l’économie et que tu ne remets pas en question les dogmes économique qui ont permis la catastrophe actuelle, tu n’accomplis rien du tout.  Voilà une leçon à méditer pour nos partis politiques de droite qui se croient à gauche parce qu’ils sont progressistes sur le plan moral, mais qui ne rejettent aucunement le néolibéralisme, malgré les échecs répétés et retentissants de ce dernier.

En ce sens, Obama est peut-être simplement le prolongement de la logique du roi-nègre: il est tout aussi corrompu que l’élite qui l’a mis en place, mais à tout le moins il ressemble au peuple et peut ainsi mieux faire passer les idées de la minorité qui contrôle ce pays auprès d’une population amorphe, désillusionnée et prête à croire à n’importe quelle fable en autant qu’on lui promette un Happy End à la fin.

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11 Réponses

  1. ouin… c’est intéressant le regarder de cet angle… merci louis.

    je t’aime de plus en plus toi o.o;

  2. Attention Louis tu vas te faire dénoncer comme Victor-Lévy Beaulieu!

    Je suis d’accord avec toi que pour être vraiment progressiste il ne faut pas juste s’occuper des questions morales mais aussi des questions sociales et économiques. Par contre je peux te dire en tant que gai l’avancement de mes droits dans cette société m’a beaucoup aidé, comme tous les autres gais et lesbiennes, même s’il en reste beaucoup à faire.

    Je suis aussi d’accord pour dénoncer l’hypocrisie des partis de droite qui se pensent progressistes parce qu’ils appuient le droit à l’avortement ou les mariages gais. Est-ce que tu te souviens de Bélinda Stronach par exemple? Mais ça n’enlève pas l’importance de s’occuper des questions morales et de lutter contre toute forme de discrimination.

  3. Louis, te lire est un pur délice, je ne comprend pas tout le fondement de la vie politique mais je saisi très bien la différence entre un passif et un agressif(dans le bon sens bien entendu).

    J’apprécie cet énergie de bataillant qui t’habite étant moi même une guerriere dans l’âme, je crois que tu oses ce que beaucoup….n’osent pas!..(silence)

  4. @William: Merci, en espérant que ton appréciation de mes textes ne partait pas de trop loin… 😉

    @internationaliste: Évidemment que nous profitons de la libération des minorités. La situation pour les Homosexuels ou pour les Femmes n’était pas acceptable, et bravo pour les efforts qui ont été déployés en ce sens.

    Ceci dit, la libération des minorités – cette fragmentation de la société – ne doit pas nous faire oublier qu’il existe une injustice encore plus grande et qui touche tout le monde: l’injustice d’un système économique qui privilégie une minorité et encourage les inégalités.

    Et cette injustice-là, Obama n’en a rien à foutre. De toute façon, s’il avait voulu changer quelque chose, on ne lui aurait pas permis de se rendre là où il est présentement.

    @dianerythme: Merci beaucoup! 🙂 C’est vrai que j’ose… J’ose parce que je connais les mots, je les maîtrise, et ils ne me font pas peur. En tant que guerrière, tu dois comprendre ce que je veux dire!

    Merci pour vos commentaires.

  5. Entièrement d’accord avec toi Louis-Philippe.

  6. Salut Louis,

    Ben sûr, je suis un de tes lecteurs assidus et récemment sur ta liste d’envoi.

    J’aime ta plume sur l’ensemble de tes sujets que je lis avec beaucoup d’intérêt.

    Cependant, ton dernier titre m’agace au plus haut point. Je sais, que dans ce monde du blogue, il faut de temps en temps un titre accrocheur. Mais ton ROI NÈGRE,je ne le prends pas.

    C’est juste pour accrocher, car, à mon avis, ton excellent texte ne rejoint pas ce titre, négatif, rapetissant, déconnecté et raciste. Je t’le dis, tu n’avais pas besoin de cela pour capter l’attention.

    La différence entre un ROI NÈGRE et un ROI AFRO-AMÉRICAIN est énorme, le dernier étant plus près de la réalité et faisant consensus en plus.

    Je t’le dis comme je le pense, tu m’as déçu et à cause de cela tout le reste de ton écriture devient entachée
    et c’est dommage. Corriges-le si tu es vraiment maître de ton blogue et je t’en serais très reconnaissant.

    Bye, espèce d’électron libre que j’affectionne quand même.

  7. @Ray: Merci beaucoup pour les bons mots. Je t’invite à lire la fin du texte de Christian Vanasse sur ce qu’est un roi-nègre:

    « Roi-nègre ne s’est pas chargé de nouvelles valeurs, il a même plutôt perdu la sienne faute d’être utilisé couramment depuis que le colonialisme a échangé ses rois-nègres pour des employés de la Banque mondiale.
    Roi-nègre veut toujours dire homme de paille. Rien d’autre. Même remisé au grenier des trésors de la langue française, roi-nègre est toujours ce petit bijou, cette trouvaille qui signifie homme de paille et rien d’autre.
    Que plein de gens n’en connaissent pas la signification, bon. Ce qui me défrise, c’est qu’au lieu d’ouvrir un dictionnaire, ces [gens] décident que roi-nègre veut dire sale nègre.

    Tu peux aussi trouver une définition du mot dans tout bon dictionnaire. Tu peux aussi chercher « homme de paille », qui est presque un synonyme.

  8. C’est sûr Louis-Philippe que Barack Obama ne changera rien au système économique américain. Le Parti Démocrate est un des piliers de la bourgeoisie américaine. Même s’il a déjà mis en oeuvre certaines politiques sociales dans le passé, ce temps est révolu notamment depuis la chute du bloc soviétique. Clinton avait promis d’instaurer un système de santé public et il n’a rien fait en ce sens une fois au pouvoir. Il arrivera certainement la même chose aux réformes qu’Obama a promis aux syndicats.

  9. Rien n’indique qu’Obama rompra les ponts avec ses commanditaires de Wall Street, qui ont largement financé sa campagne électorale.

    Goldman Sachs, JP Morgan Chase, Citigroup, Microsoft de Bill Gates sont parmi ses principaux donateurs de la campagne.

    Au nombre des individus les plus riches du monde, Warren Buffett n’a pas fait que soutenir la campagne électorale de Barak Obama, il est membre de son équipe de transition, jouant un rôle clef dans la formation de ses ministères.

  10. Tu as du culot et c’est très bien… malgré l’expression de roi nègre qui peut paraître péjoratif dans les circonstances de la rectitude politique, mais c’est justement ce concept de rectitude qui fait que nous nous embourbons dans des formules mitigées. Barak Obama ne représente rien sinon qu’un noir au service du grand capital. Lorsqu’il y a menace dans la maison, vaut mieux calmer le jeu et donner l’image d’un changement qui n’ira nulle part. Nous avons le droit de rêver, mais Obama ne fera pas plus que Bush et Clinton qui appuyait la guerre en Irak tout comme Hilary. Alors, ne comptons que sur nos forces comme le disait un vieux slogan dans les années 1970.

  11. Ne faudrait-il dire plutôt : « Etats-Unisiens » quoi que l’on les appelle depuis toujours « Américains » je ne vois rien de mal à cela.

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