Les temps sont durs

Cette toute petite phrase, lâchée inopinément par cette dame d’un certain âge, comme un secret qu’on a assez remué pour finalement le partager: « les temps sont durs ». Combien d’années se sont-elles écoulées depuis la dernière fois où elle a lancé ce trente sous de la misère dans la fontaine de tous les espoirs déçus? L’expression l’attendait silencieusement au fond du bas de laine qu’elle a peut-être redécouvert, craintive de la suite des choses.

« Les temps sont durs ». Ont-ils seulement déjà été autre chose? Les temps mous, liquide, gazeux ou avachis, ça n’existe pas. Les temps sont toujours durs car la seule fois où nous nous attardons à les qualifier, cette période à la durée indéterminée qui soudainement fait sens se dévoile toujours impitoyable, cruelle, et on-ne-peut plus dure.

Quand tout va bien, on ne parle pas des « temps ». L’argent circule, la bourse monte. Des travailleurs perdent leur emploi, d’autres voient leurs conditions de vie se dégrader, mais les temps ne sont pas durs pour eux; ce sont des victimes collatérales d’un nouvel état de fait qu’on annonce définitif. Étrange comme les puissants, une fois au pouvoir, annoncent pompeusement la fin de l’Histoire. La productivité, la concurrence, la sous-traitance, les privatisations; vous vous appauvrissez mais vous n’avez pas droit au réconfort que procure la sensation de vivre des « temps durs ». On vous laisse déprimer sur votre condition de chômeur ou d’assisté et on vous qualifie de relique d’un passé socialisant qu’on aimerait voir aplati sous le rouleau-compresseur du laisser-faire économique.

Ah oui, on y a cru au libre-marché! On s’est lancé corps (violentés) et âmes (mutilées) dans le grand bazar capitaliste néo-définitif. Et maintenant que tout s’écroule, que ces apprentis-sorciers qui ont joué nos vies à la roulette russe du profit perpétuel, que nous reste-t-il?

Nous sommes coupables, nous tous, qui avons cru plus à propos de nous attaquer au travailleur syndiqué, au pauvre, à l’assisté social, à son voisin, à ses amis, à sa famille pendant que nous laissions des corporations s’enrichir jusqu’aux limites de l’imaginaire. Nous avons écouté leurs discours réclamant moins d’État, clamant haut et fort que le marché pouvait s’auto-réguler, que nous devions simplement laisser la loi de l’offre et de la demande tout réguler.

Et ils ont eu tort, aujourd’hui comme en 1929, et nous en payons le prix. Et c’était notre faiblesse de les appuyer, de les écouter, et même de penser que le bien-être collectif pouvait passer par la réduction du niveau de vie de centaines de milliers d’entre nous. Nous avons été durs envers notre prochain; faut-il se surprendre que les temps le soient à notre égard?

Aujourd’hui, nous contemplons notre égoïsme et notre individualisme dans un miroir qui soudainement, dans la violente lumière des conséquences des déréglementations et de politiques économiques de droite, a cessé de nous embellir. Nous nous retrouvons nus, dépouillés de nos artifices, attendant le jugement d’un système économique déficient que nous avons adoré jusqu’à perdre ce qui nous était le plus cher: nos vies.

Ce qu’il reste de ce qu’elles devaient être.

Avant.

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5 Réponses

  1. Excellent billet Louis. Du grand UHEC! Que dire de plus? Et j’admire l’utilisation du nous, car oui, nous sommes tous coupables. Et dire que nous admirons ces grands dirigeants, ces héros du monde économique, qu’on vénère comme un grand sportif, comme une vedette de Broadway ou comme ces astronautes qui ont marché sur la lune. J’espère que les simples citoyens – ceux qui perdent leurs fonds de pension, leurs économies et qui risquent de perdrent leurs emplois, leurs maisons, leurs voitures – réaliseront que cette soif d’argent et de notoriété conduit la planète vers sa destruction… physique et morale.

    Ça risque de tourner au vinaigre au cours des prochaines semaines.

  2. Que dire de plus sinon bravo ! Quel texte intelligent, sensible et brillant qui reflète exactement ce qui se passe actuellement au niveau de l’économie. Nous avons mis le Dieu Argent sur un piédestal… Aujourd’hui ce même « dieu » nous laisse tomber parce qu’on a cru que comme une entité suprême, il pouvait se régulariser seul. D’une tristesse et en même temps, c’est peut-être réellement le début d’un temps nouveau où – qui sait ? – on cessera de mettre en valeur la simple possession d’avoirs et d’argent. Mais bon, ce n’est pas encore fait…

  3. Très beau texte, effectivement. Je dirais même plus : superbe.

    Par contre, de mon côté, j’accuserais les deux côtés de la médaille. Pourquoi? Le système économique est un enchevêtrement de laisser-aller et de réglementation, et c’est le manque de cohésion entre les deux qui semble être le problème. Qui me dira que le plan Paulson (qui est le plan le plus étatique qui puisse exister) n’est pas seulement un coup d’épée dans l’eau, d’après ce qu’on voit en ce moment?

    Les deux côtés se lancent la balle, ouais, super… Mais est-ce que j’ai le droit de penser que le problème est que ce système économique combine majoritairement le pire de l’étatisme et le pire du laisser-aller?

    Je n’arrive tout simplement pas à croire qu’il n’y a qu’un seul coupable et qu’on peut en tracer si facilement le portrait.

    Un retour à l’étalon-or serait déjà une bonne manière de casser à la source les petits tours de passe-passe qui ont contribué à faire en sorte de plonger le monde dans cette tourmente.

    On dit que la crise immobilière états-unienne est due en grande partie à une mesure étatiste d’aide à l’achat de propriété pour les gens plus pauvres. Quand on voit les répercussions, c’est complètement stupide. Pourquoi ne pas avoir au lieu aidé les pauvres à augmenter leur revenu pour être éligible aux prêts hypothécaires?

  4. Merci pour vos commentaires.

    * * *

    Comme vous le remarquez sûrement, le site a eu quelques difficultés.
    Je vais essayer de travailler là-dessus lundi ou mardi.

  5. Désolé, mais ton texte, c’est de l’ignorance économique crasse.

    Le système n’est pas déréglementé et ce n’est surtout pas de la déréglementation qui a causé la situation actuelle. Ce serait même plus le contraire qu’autre chose. Du moins, une certaine implication du gouvernement américain dans les Fannie Mae et Freddie Mac, les baisses de taux d’intérêts iresponsables et autres.

    Lis un peu des fois sur les sujets dont tu parles. C’est complexe l’économie et malheureusement, nimporte qui dit nimporte quoi. Il y avait un EXCELLENT texte de Claude Montmarquette la semaine dernière dans La Presse et Le Soleil. Malheureusement, il n’est pas sur le net.

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