Maxime Bernier: le Canada est en Afghanistan pour contrôler le pavot

L’entrevue qu’a donnée Julie Couillard a Tout le Monde en Parle était touchante. On l’a vue, l’âme à nue, nous parler de sa relation avec l’ex-ministre Maxime Bernier. Mais au-delà du drame humain qu’elle subit depuis des mois, qui, si lourd soit-il à porter, est justement sa propre pierre qu’elle devra traîner derrière elle, une révélation m’a particulièrement intéressé: Julie Couillard a affirmé que Maxime Bernier, qui était ministre de la défense nationale – doit-on le rappeler? – croyait que la mission canadienne en Afghanistan était motivée par le contrôle du pavot et que le but n’avait jamais été de démocratiser ce pays.

Tout d’abord, il faut établir quelque chose: dans toute cette histoire c’est la parole de Julie Couillard contre Maxime Bernier. Ceci dit, une chose m’apparaît claire: Julie Couillard n’a aucune raison de mentir sur ce point; en fait, comment cette femme, sans aucun passé politique, sans aucune étude ni même intérêt évident pour la politique internationale, pourrait-elle sortir de son chapeau de magicienne une explication en apparence si controversée? Si elle avait voulu inventer pour discréditer M. Bernier, elle aurait pu simplement dire qu’il ne voyait pas l’intérêt de cette guerre pour le Canada, mais si elle a parlé de l’opium, c’est forcément parce qu’il en a été question. Ainsi, il est plus que probable qu’elle dise la vérité.

La question de la drogue m’intéresse depuis longtemps. J’ai été, au début, tout à fait scandalisé quand j’ai lu que la CIA a été impliquée dans le trafic de la drogue, notamment en Amérique centrale et en Asie du sud-est. Puis, j’ai beaucoup lu sur le sujet et j’en suis venu à cette conclusion: la drogue est un élément important de notre économie et le gouvernement des États-Unis, sous couvert d’une lutte contre celle-ci, essaie d’en contrôler la production et le trafic.

Voici un petit tour d’horizon de ce que j’ai déjà écrit sur le sujet.

  • L’empire de la drogue: J’expliquais dans ce billet de quelle façon les Talibans avaient réduit la production de pavot de 91% en 2001, poussant les États-Unis à les attaquer pour reprendre ce lucratif commerce. Je parlais également de la relation entre Wall Street et le commerce de la drogue.
  • Celui qui tient la batte: Je me questionnais ici sur la nécessité ou non d’avoir du respect pour les soldats canadiens qui s’en vont risquer leur vie pour protéger la production de pavot.
  • Made in China: J’expliquais ici de quelle façon le contrôle des ressources, que ce soit le pétrole ou la drogue, fait partie d’une guerre larvée entre les États-Unis et la Chine.
  • Députés ou Croisés?: Dans un de mes bons textes, je tentais de circonscrire les trois principales raisons de l’invasion et de l’occupation prolongée de l’Afghanistan par l’OTAN. Parmi ces raisons: le contrôle du pavot.

Il peut être difficile d’accepter l’idée que les États-Unis, ces soi-disant champions de la lutte contre la drogue, font le commerce du pavot eux-mêmes. Pourtant, ça s’est déjà produit et ça se reproduira. Car non seulement l’argent blanchie sert à Wall Street (qui doit faire face à une crise sans précédent, et le crédit à risque n’en est que le début), mais la drogue est un excellent moyen de cacher les frais de la guerre et donc, ainsi, de subordonner l’aspect moral de la question à des questions d’ordre géostratégiques ou économiques. En clair: la morale n’a que peu d’importance quand on est un empire au faîte de sa puissance et qu’on entend tout faire pour le demeurer. Ça n’importe pas davantage aujourd’hui que dans les années 1980, quand la CIA trafiquait de la drogue pour financer la lutte aux Soviétiques:

[Les] agents de la DEA [Drug Enforcement Agency] étaient tout à fait au courant de la firme qui trempait dans la drogue et qu’utilisait la CIA pour envoyer de l’argent aux Moudjahidins, c’est-à-dire Shakarchi Trading Company. Cette compagnie d’origine libanaise avait été le sujet d’une longue enquête de la DEA sur le blanchiment d’argent. Un des principaux clients de la Shakarchi était Yasir Musullulu, qui avait déjà été pincé en essayant de délivrer un chargement de 8,5 tonnes d’opium afghan à des membres des Gambino, le puissant syndicat du crime new-yorkais. ((Whiteout: The CIA, Drugs, and the Press, Alexander Cockburn & Jeffrey St. Clair, Verso, New York, 1998.))

Le problème avec les Talibans – et Maxime Bernier devait en être conscient – n’était pas que les pauvres petites filles n’aient pas accès à l’école. Non. Le problème était cet ordre du Mollah Mohammed Omar en juillet 2000 qui demanda l’arrêt de la production du pavot et qui fit chuter la production mondiale de 70% d’un seul coup. Il était là le problème. Et pendant que les Talibans éradiquaient le pavot, leurs opposants, l’Alliance du Nord, triplait son nombre d’hectares plantés de 2458 à 6342. ((Drugs, Oil, and War: The United States in Afghanistan, Colombia, and Indochina, Peter Dale Scott, Rowman & Littlefield, 2003, p.33)) Et avec qui les États-Unis s’allièrent-ils pour déloger les Talibans? You bet it, avec l’Alliance du Nord.

Ainsi, il n’a jamais été question de restaurer la démocratie ou de faire la chasse à Ben Laden. Le vrai but consistait à relancer la machine à dollars que sont les plantations de pavot. Et si on démocratisait en même temps, tant mieux, en autant que les élites soient corruptibles et qu’on puisse continuer d’y faire la loi.

C’est tout cela que savait Maxime Bernier. Et si je peux me permettre, ce que savait Bernier, Harper le savait. À mon avis, le Canada a échangé sa participation prolongée jusqu’en 2011 en Afghanistan aux côtés des États-Unis contre quelque chose d’autre. Quoi, difficile à dire. Mais pour qu’un moraliste fondamentaliste comme Harper envoie nos soldats se faire tuer pour des plants de pavots, ce devait être quelque chose d’important.

Dans tous les cas, bravo à Mme. Couillard. Elle ne nous a pas seulement révéler les dessous d’un individu narcissique, méprisant ses électeurs et sans aucune fidélité vis-à-vis de son premier ministre (ce « buveur de Pepsi », dixit Bernier, selon Couillard), mais elle nous a également permis de mieux comprendre les réelles motivations derrière la présence canadienne en Afghanistan.

J’espère que tous ces soldats qui s’en vont risquer leurs vies pour que de riches banquiers aient leur argent et que de pauvres drogués perpétuent leur dépendance réalisent ce qu’ils font. Personnellement, si j’étais soldat ce soir et que je prenais conscience de cette triste réalité, je quitterais la profession sur-le-champ.

Vous êtes plusieurs à m’écrire personnellement. Si vous êtes soldats ou que vous connaissez un soldat ayant été témoin du trafic de drogue supervisé (ou intensément toléré) par l’armée canadienne, envoyez-moi un courriel. Je vous garantis l’anonymat.

En espérant que les choses puissent changer et que tous ces naïfs avec un autocollant « Support our troops » puissent avoir assez honte pour enlever cette saleté qui ne souille pas seulement leurs véhicules mais également la réputation de notre pays de même que notre jeunesse, trop souvent victime de ces drogues qu’on dénonce en public mais dont on encourage la production en privé.

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11 Réponses

  1. À mon avis, la seule chose que Julie Couillard(maudit que j’ai passer proche d’écrire couillonne…)à oublier d’écrire dans son livre, c’est que Maxime Bernier était un impuissant précoce.

    Ce livre pue la vengeance d’avoir été largué, et c’est une femme frustrée qui s’est présenter à TLMP, une femme qui avait d’énorme ambitions personnelles et qui n’a pas eu le temps de les réaliser. Peut-être que Bernier s’est rendu compte de la femme qu’elle était et l’a largué au bon moment. Enfin, presque au bon moment.

    Anyways, c’est une femme athée politiquement contre un conservateur. C’est certain que plusieurs personnes vont la croire, vu que ces personnes ne veulent pas voir les conservateurs, même minoritaire, au pouvoir.

  2. […] de son ex, mais je penche plus de son côté à elle, peut-être bien naïvement… Louis, L’électron libre, le champion gauchiste de l’opinion tranchée… en parle plus amplement chez […]

  3. […] Couillard pleure à Tout le monde en parle, nous informe sur la guerre pour contrôler la main-mise sur le pavot (une des vraies raisons de la guerre en Afghanistan) et son langage “gossait” Renart […]

  4. […] Il peut être difficile d’accepter l’idée que les États-Unis, ces soi-disant champions de la lutte contre la drogue, font le commerce du pavot eux-mêmes. Pourtant, ça s’est déjà produit et ça se reproduira. Car non seulement l’argent blanchie sert à Wall Street (qui doit faire face à une crise sans précédent, et le crédit à risque n’en est que le début), mais la drogue est un excellent moyen de cacher les frais de la guerre et donc, ainsi, de subordonner l’aspect moral de la question à des questions d’ordre géostratégiques ou économiques. En clair: la morale n’a que peu d’importance quand on est un empire au faîte de sa puissance et qu’on entend tout faire pour le demeurer. Ça n’importe pas davantage aujourd’hui que dans les années 1980, quand la CIA trafiquait de la drogue pour financer la lutte aux Soviétiques: [Les] agents de la DEA [Drug Enforcement Agency] étaient tout à fait au courant de la firme qui trempait dans la drogue et qu’utilisait la CIA pour envoyer de l’argent aux Moudjahidins, c’est-à-dire Shakarchi Trading Company. Cette compagnie d’origine libanaise avait été le sujet d’une longue enquête de la DEA sur le blanchiment d’argent. Un des principaux clients de la Shakarchi était Yasir Musullulu, qui avait déjà été pincé en essayant de délivrer un chargement de 8,5 tonnes d’opium afghan à des membres des Gambino, le puissant syndicat du crime new-yorkais.1 […]

  5. […] Rajout: commentaire de l’Électron libre sur le pavot en Afghanistan. […]

  6. […] de lefeuparlefeu le 08 Oct 2008, 15:01 Sa sexualité, on s’en ….Ce qui est intéressant, c’est d’apprendre que Maxime Bernier pense sincèrement que la guerre en Afghanistan est une guerre pour le contrôle de l’opium. Il n’est pas le seul. Je pense que c’était une raison suffisante pour le faire tomber de son poste de ministre des affaires étrangères. L’Establishment pouvait pas supporter d’avoir quelqu’un dans leur gouvernement qui supporte vraiment les troupes et veut les ramener chez eux (c’est ça qu’elles veulent les troupes !).http://lelectronlibre.net/index.php/200 … r-le-pavot […]

  7. Tu savais que c’est un complot le 11 septembre et qu’on est jamais allé sur la lune?

  8. […] ? Nous proposons dans cet ordre d’id?es d’?tablir des ?listes noires? internationales des barons de la drogue et des fonctionnaires afghans ?", a-t-il not?. Selon le directeur du FSKN, cette question a ?t? examin?e il y a deux ans avec des repr?sentants de l’UE et des Etats-Unis. ? Avec le temps, la position de nos coll?gues am?ricains a subi des modifications pour des raisons inconnues, ils refusent d’?tablir ce genre de listes affirmant que les personnes qui y figureront ne quitteront jamais l’Afghanistan pour qu’on puisse les arr?ter. Cette position ne r?siste pas ? la critique ?, a not? le directeur du FSKN. pour des raisons inconnues, ils refusent d’?tablir ce genre de listes = donc, les am?ricains ferment les yeux. Pourquoi ? Maxime Bernier: le Canada est en Afghanistan pour contr?ler le pavot […]

  9. […] dans le temps. Par exemple, il y a encore quotidiennement plusieurs personnes qui lisent ce texte, celui-ci ou même celui-là. Je prolonge ma présence dans le temps en structurant des idées […]

  10. Mouais… Concernant cette histoire, à lire absolument :

    http://www.lasavonette.com/article-84122-453755-de-bogota-a-kaboul-la-strategie-du-cartel-ou-comment-escobar-se-revel.html

    Vous m’en direz des nouvelles.

  11. […] […]

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