Au chevet de l’idéologie du mérite

Le rejet par les deux partis (de droite) de la chambre des représentants étatsunienne du plan de sauvetage de 700 milliards $ m’inspire une réflexion sur le rôle de l’État dans l’économie. Peut-on réellement s’en passer? Et doit-on seulement aider les plus méritants?

En effet, ça fait (faisait?) des années qu’on nous servait le même discours néolibéral clamant qu’on devait laisser les forces du marché agir et que tout s’équilibrerait en douceur. Cette vieille idée de la main invisible du marché où l’addition des besoins de chacun donnerait un mieux-être collectif. Sauf qu’on le constate, sans modération le capitalisme à l’extrême s’auto-détruit.

À mes yeux, il y a un parallèle entre l’aide proposée aux grandes entreprises menacées de faillite et les subventions aux artistes abolies par Stephen Harper, de même qu’avec l’aide sociale consentie aux plus démunis. Dans tous ces cas, s’il y a consensus sur le fait que théoriquement on ne devrait pas aider quelqu’un qui n’a pas « mérité » l’aide, on réalise que les conséquences d’une absence d’aide seraient bien pire.

  1. Si on n’aide pas les entreprises menacées de faillite. Celles-ci feront faillite, entraînant vers le bas toute la confiance de consommateurs délaissant le marché, retirant leurs avoirs, et plongeant le pays, voire l’économie mondiale, en récession, ou en crise.
  2. Si on coupe les subventions aux artistes. Nous perdrons notre capacité à nous projeter dans le monde; nous nous ferons avaler tout rond par la culture étatsunienne, et nous perdrons les milliards $ découlant de l’industrie culturelle.
  3. Si on coupe l’aide sociale. Les gens devront voler pour se nourrir (puisqu’il n’y a pas assez d’emplois pour tous), l’insécurité augmentera, la violence aussi, l’itinérance, et même les plus riches y perdront au change, devant s’isoler derrière de coûteux systèmes de surveillance et de sécurité pour se protéger des plus pauvres.

Aujourd’hui, quand je regardais ce vote, où ce sont principalement les Républicains qui se sont opposés, je me suis rendu compte à quel point cette idéologie du mérite est pernicieuse. On oublie que tout est inter-relié. On oublie que ce ne sont pas les riches banquiers de Wall Street qui ont fait des milliards, mais que c’est nous (ou le citoyen américain) qui avons accepté que de telles personnes puissent s’enrichir d’une manière aussi honteuse. Nous sommes à blâmer pour avoir élu des gouvernements de droite depuis plus de vingt ans et qui ne font pas de la nécessaire redistribution de la richesse une priorité. Et nous sommes aussi à blâmer quand nous lisons des journaux qui font de la propagande contre toute forme de redistribution de la richesse et contre n’importe quel parti osant proposer des solutions concrètes aux problèmes actuels.

Au cours des derniers dix ans, nous avons fait la sourde oreille à tous ceux qui ont signifié l’importance du rôle de l’État dans l’économie. Nous avons préféré lire les Pratte, Roy, Dubuc et autres pantins du néolibéralisme travaillant pour le compte de Power Corporation nous vanter les mérites du libre-marché et qualifier n’importe quelle alternative de « passéiste ».

Et bien, nous y voici au résultat. C’est l’heure des comptes. Et encore une fois, on a la preuve irréfutable que le marché n’est pas omnipotent, qu’il ne peut pas tout régler, et que la redistribution de la richesse par l’État et l’aide aux moins fortunés est un mal nécessaire, indispensable.

Les Représentants ont refusé de sauver leur système financier. Car s’ils l’avaient fait, ils auraient dû admettre que l’État a un rôle à jouer et qu’il faut aussi prendre du riche pour donner au pauvre ou au nécessiteux. Il aurait fullu accepter d’imposer davantage la richesse et augmenter les impôts de ceux qui gagnent beaucoup plus que ce qu’ils ont besoin pour vivre.

Et ça, au pays de l’Oncle Sam, c’est impensable.

Ici, heureusement, il y a de l’espoir. Nous sommes moins radicaux, et il existe un parti social-démocrate, le NPD, qui propose justement cela: modérer le capitalisme, dompter ce cheval sauvage qui, si puissant peut-il être, a tout de même la capacité de plonger dans le ravin sans l’organisation et la structuration de l’État.

Au-delà du mérite, il y a la nécessité d’organiser une société qui fonctionne. Et le capitalisme sans garde-fous n’a jamais fonctionné. Et cette idéologie d’un État minimal réfractaire au partage de la richesse, telle que proposée par les Conservateurs, a été un échec, est un échec, et sera encore un échec demain.

Il est temps de penser au futur et de comprendre que la société est un tout, et qu’on ne peut pas plus ignorer la douleur d’une de ses parties qu’on peut s’arracher un bras et croire que la force des autres membres pourra compenser cette perte.

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4 Réponses

  1. Je ne crois pas ici que la racine de ce problème est une question d’interventionisme. Le système financier, comme on peut le voir, est primordial au bon fonctionnement de l’économie. Or c’est le manque de règlementation pour prévenir les excès qui a fait en sorte qu’un nombre incalculable de prêts hypothécaires ont été faits à des gens qui n’auraient pas les reins assez solides pour assurer le paiment de leurs hypothèques. Le programme de sauvetage suggéré devrait être vu comme une admission de ce laxisme et un mal nécessaire.

    La règlementation devient de l’interventionnisme quand elle vise à « défendre » ou « protéger » un groupe particulier comme l’imposition de quotas ou barrières tarifères. Elle ne l’est pas quand elle vise à définir les règles du jeu à l’intérieur duquel le capitalisme doit s’exercer.

    L’exemple de l’environnement en est un flagrant. Est-ce qu’imposer une « taxe verte » sur l’utilisation ou la production de combustible fossile est un exemple d’interventionnisme ou n’est-ce pas là une façon de rendre concret un coût qui nous est de plus en plus visible et qui n’a jusqu’ici pas dû être payé par quiconque?

    Un cadre règlementaire déficient donnera toujours naissance à des comportements qui viseront à en tirer parti. C’est la nature humaine, pas juste les méchants capitalistes. Combien de gens voyez-vous encore arroser leur driveway!

    Et malgré que l’on puisse s’indigner des montants faramineux encaissés par les hauts dirigeants de ces firmes, une chose est indéniable: les entreprises n’existent pas pour la seule raison d’exister. Elles sont là pour combler les besoins d’un électeur au bout. C’est donc à ces derniers de tenter d’influer les élus pour qu’ils adoptent les règles par lesquelles ils veulent vivre. Utopique peut-être, mais c’est probablement un pas en avant comparativement à se contenter à blâmer le monde corporatif pour tous les maux.

  2. Bon billet. Je vais dans le même sens. Martin Masse a cependant écrit un billet intéressant présentant un autre point de vue. Même si M. Masse est un grand défendeur du libre-marché, il soulève des questions intéressantes. En terminant, à force d’assister à toutes ces mensonges et ces fraudes, comment pouvons-nous faire confiance aux hommes d’affaires?

    Le dernier billet de lutopium:Les ambitions militaires de Stephen Harper

  3. Ton billet m’a émue..aller savoir pourquoi, ce doit être l’artiste en moi qui filtre ce billet et non mon cerveau intellectuel..
    Voilà tout simplement..;-)

  4. C’est justement l’émotion qui nous amène à croire les politiciens quand ils nous disent que la cause de la crise des subprimes est à cause d’une « économie trop libre », « à cause de Wall Street ».

    Les faits et la raison ne les appuient pas.

    Effectivement, Martin Masse a produit plusieurs bons articles dans les derniers jours. http://www.leblogueduql.org

    Malheureusement, nos médias québécois n’écoutent que les blogueurs qui abondent dans leur analyse. Il n’y a pas véritablement de places au dialogue et au nécessaire choc des idées.

    Comme lui, je persiste à croire qu’une démocratie où on veut donner toujours plus de pouvoirs et d’argent à une poignée de politiciens (qui eux disent qu’ils savent gérer ça du monde et qui croient – qu’avec leur ZÉRO connaissance en économie – ils savent comment la réguler) nous rend plus vulnérables à des abus et à du favoritisme.

    La crise qui s’est créée autour des géants parapublics Freddie Mac et Fanny Mae montre à quel point les politiciens d’un grand pays peuvent fragiliser l’ensemble de la planète. On ne vit pas en vase clos.

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