Deux milles dollars de l’heure

On entend souvent la droite nous parler du système de santé étatsunien comme si c’était la panacée. Moyennant quelques milliers de dollars (en fait, 2000$/heure aux soins intensifs) on obtiendrait les meilleurs soins de santé au monde.

Bullshit.

Mon père a fait le tour de l’ouest des États-Unis en moto au mois de mai. La route 66, le Grand Canyon, la Californie, et tout le tra-la-la. Le voyage de sa vie, qu’il voulait faire à cinquante ans mais qu’il a dû reporter de deux ans. Un vrai beau voyage, qui a cependant été assombri par un voyage à l’hôpital et un contact on-ne-peut-plus-brutal avec le système de santé étatsunien.

Il ne se sentait pas bien depuis plusieurs jours, ne mangeait plus, avait de la fièvre et des frissons. On l’a placé aux urgences, et on lui a détecté une violente bactérie aux reins. Il a passé dix heures aux soins intensifs (heureusement il avait une assurance; un luxe que ne peuvent se permettre 45 millions d’Américains) et pendant qu’il était là on lui a fait passer une radiographie complète.

Vers la fin de son séjour à l’hôpital, un médecin est venu le voir avec une radiographie et lui a demandé: « Avez-vous mal aux poumons? »
– Non.
Il est reparti. Puis, un peu plus tard il est revenu:
« Crachez-vous du sang? »
– Non.
Nouveau départ. Mais le médecin est revenu une troisième fois:
« Vous sentez-vous constamment essoufflé? »
– Non.

Et ce fut tout. Bonne journée monsieur, à la prochaine si Dieu le veut! Prenez vos choses et partez; si vous restez on va vous charger la nuit. Et mon père est parti, son éternelle cigarette aux lèvres.

Depuis son retour au pays, il n’avait cessé d’être intrigué par le comportement du médecin aux États-Unis. Voulant en avoir le coeur net, il a été voir un médecin. Nouvelles radiographies. Et des doutes. On l’a donc envoyé voir un pneumologue. On lui a fait passer une batterie de tests, des radiographies, des résonances, on lui a rentré des tubes dans le nez, etc. Et le diagnostic est tombé il y a quelques jours: une tumeur au poumon. Une tumeur qu’on lui enlèvera dans deux semaines.

Il a eu de la chance dans sa malchance. N’ayant pas le moindre symptôme, on n’aurait jamais découvert cette tumeur s’il n’avait pas eu cette bactérie aux reins. Mais une question demeure: comment se fait-il que le médecin américain, dans son soi-disant super-hôpital osant charger 2000$ par heure pour la misère du triste monde, ait laissé partir mon père après quelques petites questions, sans lui faire passer d’autres tests? Peut-être que son assurance ne couvrait pas tous les traitements…

Car le spécialiste qui l’opérera bientôt a observé les radiographies et il a affirmé que c’était impossible de ne pas avoir vu que quelque chose clochait. Le médecin aurait dû le voir, et aurait dû lui faire passer d’autres tests. Il aurait peut-être pu être opéré beaucoup plus tôt si celui-ci avait été compétent et si, qui sait, on ne faisait pas passer les profits avant les gens.

Mon père, il devrait s’en sortir. On ne l’a pas fait attendre pendant des mois, voire des années. On va lui enlever sa tumeur de cinq centimètres carrés, on va lui couper puis lui revisser les côtes. Il va souffrir le calvaire pendant les mois suivant l’opération, mais il va survivre. Il va s’en sortir. Il sera encore là l’an prochain, dans cinq ans, dans dix ans. C’est un battant: il va survivre.

Mais combien de personnes aux États-Unis sont-elles victimes de ce système tiers-mondiste pourri? Combien d’Américains sans assurances vont-ils mourir? À combien n’oseront-on pas offrir tous les tests possibles pour des raisons de manque de fonds ou d’incompétence?

Encore une fois, c’est dans l’adversité qu’on reconnaît les meilleurs.

Système de santé québécois: 1
Système de santé des États-Unis: 0

Sur un plan plus personnel (et je peux l’écrire car je ne crois pas qu’il me lise), je lui ai dit que ça irait bien, que c’était juste une petite tumeur de rien, qu’il n’avait pas encore de symptômes et que c’était bon signe, que le médecin est un pro, et qu’il aura de la médicamentation pour endurer la douleur post-opératoire.

N’empêche, j’ai peur. Sûrement rien à côté de la sienne, mais quand même. J’aurais pu rester là au téléphone à pleurer, mais j’ai préféré lui donner l’impression que c’était deux fois rien ce truc. Et puis, c’est rien que ça, non? Deux-trois petits coups de scalpels, on referme et on repart la musique, non?

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13 Réponses

  1. de la peau. Sous mon œil droit. Deux ans au moins qu’elle est là la petite maudite tache rouge qui ne part pas. Deux ans pourtant que le dermatologue du Québec me dit que ce n’est rien. Plutôt ironique de constater quecertains chialent contre les médecins américainsqui, apparemment, ne savent rien. Mon expérience à moi me dit plutôt que c’est le médecin québécois qui ne savait rien. Car les médecins de Yale, eux, ont levé les sourcils d’inquiétude dès la première consul

  2. Je n’ai pas le goût de répondre à ta critique du système de santé américain et dans l’exemple de ton père, celui que tu donnes, il y beaucoup de trop de « si » qu’on pourrait considérer.

    Au-delà de ce billet, ecpendant, ce que je vois c’est un homme qui a peur pour la vie de son père parce qu’il l’aime.

    Ce matin, je vous félicite tous les deux pour votre attitude positive et pour vous comporter en hommes forts. Je vous souhaite bon courage.

    Et pour toi Luis-Phillipe, j’ajouterai que ton père est chanceux d’avoir un fils comme toi.

  3. Bon courage!

    J’ai vécu ça avec mon père. Il s’est fait enlever une grosse partie d’un poumon parce que le médecin qui avait regardé sa radiographie la fois précédente n’avait pas remarqué une petite tache de rien du tout… qui s’est transformé en grosse tache…

    J’ose espérer que le cas de mon père est une exception et non la règle, comme tu sembles vouloir nous le faire voir pour ce qui est du système états-unien.

    Le dernier billet de Renart L’éveillé:Québec : un vote stratégique contre Harper

  4. Cela n’a rien à voir avec le système de santé ou le montant facturé.

    Il s’agit d’une erreur médicale flagrante et je suggère à votre père de poursuivre ce médecin. Bon, pour la poursuite, le dommage sera difficile à prouver (heureusement pour votre père).

    La médecine privée ne garantit en rien la compétence du médecin.

    Le dernier billet de Grand Maître des Anonymes:Opinion : si je votais… (1)

  5. Tout d’abord, courage et mes pensées pour ton père qui va passer sous le bistouri. Pour ta critique du système de santé américain, c’est tellement exact. Tout le monde dit qu’aux US on n’attend pas pour se faire soigner. AH NON ? C’est drôle, les (vraies) images d’urgences (pas de cliniques privées qui font à peu près rien sinon des petites retouches cosmétiques sur des madames pleines d’argent) sont toujours pleines à craquer, débordées, des patients qui attendent depuis des heures. Pourtant, on nous vend le privé en santé comme la panacée, celle qui va enlever les listes d’attente et l’attente en urgences. Or, c’est faux. On aura beau payer 5000$ chaque, il va toujours y avoir de l’attente dans les urgences.

    Je ne me rappelle plus qui dans mon entourage m’avait dit ça, mais il m’avait dit que le problème dans la santé au Québec, ce sont beaucoup les listes d’attentes pour des rendez-vous avec des spécialistes. Mais ça, c’est beaucoup un problème de pénurie de médecins plus qu’autre chose. Parce que pour la médecine d’urgence comme celle que vivra ton père (car on s’entend qu’une tumeur au poumon, tu niaises pas avec ça et il faut faire vite !), les temps d’attente ne sont pas plus long qu’aux États-Unis et le service y est très bon. Le système n’est pas parfait, bien sûr, mais connaissez-vous un système parfait en santé ?

    Le dernier billet de Alex:Les boucs émissaires, encore et toujours

  6. @Alex:

    La pénurie de médecins est volontairement créée par l’État qui restreint les admissions en médecine sous prétexte que le système public n’a pas les moyens d’en payer plus. La pénurie est donc uniquement due au système public. Les autres pays n’ont pas ce problème. Cuba n’a pas ce problème non plus, parce que les médecins ne sont pas payés…

    Pourquoi toujours comparer avec les USA pour le privé en santé. Le monde ne s’arrête pas là. En Europe, cela fonctionne très bien, avec la mixité, même si pas parfait. Beaucoup mieux qu’ici et surtout beaucoup mieux qu’aux USA. Et je parle par expérience, du moins en France. On pourrait demander aussi l’opinion de Reblochon ?

  7. Tout d’abord,

    Bon courage… il y a peu de chose à dire que çà.

    Pour ta critique, le pointage serait davantage 0 à 0. Moi, c’est ma belle-soeur.. on lui diagnostique un cancer du sein. première série de traitement au Québec – tout semble OK. L’année suivante, elle passe une série d’examen de vérification. Le radiologue, dans notre système Québécois, ne constate pas une tâche noir sur son sternum… on attends quelques semaines avant qu’elle sente des douleurs – la tumeur est environ 15 fois plus grosse à ce moment que lors de la radiographie précédente. D’une « petite » opération, on passe avec le retrait d’une partie du sternum… Opération qui aura lieu plusieurs semaines plus tard (on se demande encore pourquoi puisque c’était urgent). Ma belle-soeur n’est plus là pour ce poser la question…

    Il n’y a pas un système de parfait – plusieurs se demandent seulement si on pourrait pas prendre ce qui a de mieux dans chaque.

    Le système américain a laissé partir ton père malade car il jugeait surement qu’il n’était pas sous leur responsabilité, c’est de l’incompétence… Le système du Québec lui a tué ma belle-soeur… par incompétence aussi…

    Encore une fois, bon courage…

  8. Il doit y avoir un de mes commentaires dans la file de modération…

    Le dernier billet de Grand Maître des Anonymes:Opinion : si je votais… (1)

  9. Pour le sondage, il faudrait rajouter une case : ne votera pas

    Le dernier billet de Grand Maître des Anonymes:Opinion : si je votais… (1)

  10. Moi non plus je ne repondrai pas a cette critique du système de santé américain. C’est un exemple et on ne peut juger l’efficacité entiere d’un systeme que sur un exemple.

    Mon père est passé pas là l’année derniere. Radiographie des poumons, on y voit rien. deux semaines plus tard, un scan decouvre une enorme masse sur les poumons, plusieurs organes vitaux sont attaqués. Des métastases recouvrent tous les os de son corps… Et pourtant, les medecins n’avaient rien « vu » deux semaines plus tot.
    Dieu merci, il n’a pas souffert et est parti paisiblement.

    Ca sera different pour ton père. Ils ont trouvé le bobo a temps et il s’en remettra. Soyez presents pour lui durant cette periode.
    Je vous souhaite bon courage, je suis persuadé que ton père est entre bonne main et que tout se passera bien.

    Neil

  11. @Grand Maître des Anonymes: Je considère que les gens qui ne votent pas ne font pas partie du débat public. Puisqu’ils ne votent pas, ils n’existent pas politique, et donc je ne ressentais pas le besoin d’inclure une telle catégorie.

    @Neil Obstat: Je suis désolé pour ton père. Mais ça aurait pu être le mien s’il n’avait pas eu cette bactérie au rein. Tu imagines: une tumeur de plus de 5 cm. et aucun symptômes. Il aurait pu continuer jusqu’à ce qu’il soit trop tard…

    @Jacques F. Martel: Je suis désolé pour ta belle-soeur. Parlant d’erreur de médecine, mon grand-père est mort des suites d’une opération il y a trois ans, au centre de cardiologie de Montréal. L’opération a été réussie, mais par la suite il a été en difficulté, et il y a eu un appel d’urgence d’envoyé. Et bien il y en a fallu un second et les secours ne sont arrivés que… 55 minutes plus tard. Bordel, et il était au centre de cardiologie de Montréal sous observation… Des fois, y a des coups de pied au cul qui se perdent.

    @Alex: On a tellement de preuves que le privé est moins efficace, couvre moins de personnes et coûte plus cher que ça me surprend qu’on en parle encore comem s’il s’agissait d’une solution. Notre système est trop privé; il est là le problème à mon avis. Trop privé, et pas assez financé.

    @Renart L’éveillé: J’espère que tout ira aussi bien pour mon père que pour le tien. Quoi que ton message ne dit pas comment il se porte aujourd’hui…

    @Frank: Merci beaucoup pour les bons mots. 🙂

    Merci à tous pour vos commentaires. Je suis moi aussi très confiant, et vous y êtes pour quelque chose, car je constate que vous êtes plusieurs à avoir été témoin de situations qui ont été bien pires (détectées plus tard) ou qui ont bien été réussies.

    À bientôt (demain ou vendredi… j’essaie de me limiter… Parfois le blogue prend trop de place.)

  12. Il se porte très bien aujourd’hui, quoiqu’il est toujours officiellement en rémission. Il a tellement le moral que je crois que ça va bien aller.

  13. « Je considère que les gens qui ne votent pas ne font pas partie du débat public. Puisqu’ils ne votent pas, ils n’existent pas politique, et donc je ne ressentais pas le besoin d’inclure une telle catégorie. »

    Ils ont pourtant une influence puisqu’on essaie de les convaincre de voter et on les accuse d’être responsables de l’élection des autres.

    Les exclure biaise votre sondage. Imaginez les études scientifiques où l’on exclurait comme cela des catégories de gens avec lesquels on est en désaccord !

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