Cachez ce piéton que je ne saurais voir…

Contrairement aux craintes de certains, l’expérience de piétonnisation de la rue Sainte-Catherine a été un succès tant pour les résidents, qui ont pu s’oxygéner les poumons, que pour les commerçants, dont plusieurs ont vu leurs chiffres d’affaires augmenter de 25 à 50%, malgré le temps incertain. Et s’il n’en tient qu’au maire de l’arrondissement Ville-Marie, Benoît Labonté, on refera la même expérience l’été prochain.

Évidemment, de fermer à la circulation automobile une rue aussi importante que la Sainte-Catherine comporte des aspects négatifs, surtout dans les rues avoisinantes. Patrick Lagacé résume bien ces problèmes:

Ce qui me vexe, là-dedans, c’est qu’on fait semblant que l’auto n’existe pas, à Montréal, quand on ferme une artère majeure comme Sainte-Catherine, artère majeure pour accéder au pont Jacques-Cartier. Piétonniser cette rue, tout l’été, a amplifié les bouchons, grands et petits, autour du Village. Tant pis pour ceux qui sont pris dedans. Tant pis pour ceux qui vivent dans les coins où il y a du ressac.

Sans chercher à sous-estimer l’impact sur les résidents du ressac dont parle Lagacé, je m’y suis trouvé pris il y a quelques semaines quand j’ai voulu accéder au pont Jacques-Cartier, et cette expérience a eut la conséquence de me faire réfléchir sur la place de la voiture à Montréal. J’en suis venu à la conclusion qu’on doit cesser de penser la ville en fonction des désagréments pour les automobilistes et les résidents des rues passantes.

Dans le cas des premiers, ceux-ci doivent apprendre la leçon: on ne devrait utiliser la voiture à Montréal que lorsque celle-ci est indispensable. J’ai appris la leçon: la prochaine fois que je voudrai aller sur l’île Notre-Dame, je prendrai le métro. Si je n’avais pas été bloqué dans le trafic, je n’aurais pas fait cet apprentissage et j’aurais continué à utiliser mon véhicule pour m’y rendre. Bref, ces engorgements sont un ajustement qui doivent inciter les motoristes à revoir leurs actions. Comme toute éducation, celle-ci se fait parfois dans la douleur.

Pour ce qui est des résidents, ce sont des victimes collatérales. Évidemment qu’ils souffrent de la densification du trafic, mais ceux-ci ont fait le choix d’habiter des rues déjà passantes et si on ne peut sous-estimer ces désagréments il faut parfois faire des sacrifices pour le bien-être de tous. Peut-on enlever la tumeur d’un patient sans tout d’abord faire violence à sa peau avec un scalpel?

La véritable question soulevée par ce débat a été clairement posée par Le Suburbain Lucide:

[…]à qui appartient la rue? En urbanisme, on nous enseigne que la rue est d’abord et avant tout l’affaire des piétons et des résidents.

Oui, la rue est à nous. Nous habitons ici, nous achetons ici, nous nous promenons ici. Cette rue est la nôtre. De quel droit donnerions-nous le même accès à la rue à un étranger qui passe en coup de vent dans nos paisibles quartiers, mettant en danger nos familles, et tout ceci pour sauvr quelques minutes en évitant un boulevard plus passant?

Bien sûr, il existe des mesures d’atténuation. Sur la rue Prieur, dans Ahuntsic, par exemple, il y avait constamment du trafic en fin d’après-midi. Tous les Lavallois partant de l’ouest de Montréal et désirant prendre le pont Papineau contournaient les bouchons du boulevard Henri-Bourassa en prenant la rue parallèle, juste au nord. On a donc complètement reconfiguré les rues du secteur, bloquant la rue Prieur et changeant la direction des sens uniques pour nuire à la circulation de passage. C’est une bonne idée, mais c’est insuffisant.

À mon avis, il faut voir plus loin. Il faut cesser de considérer la rue comme un droit, mais plutôt comme un privilège. Quelle est l’utilité de toutes ces centaines de rues parallèles distantes de quelques centaines de mètres à Montréal? Ne serait-il pas possible d’en éliminer une sur deux, de la transformer en parc avec un sentier (pouvant occasionnellement servir aux véhicules d’urgence ou pour les déménagements), des arbres, et pourquoi pas des jardins communautaires? Et les automobilistes, ils se stationneraient plus loin, sur l’autre rue. Et s’il manque de place, cela les inciterait peut-être à reconsidérer leur utilisation de la voiture et à considérer celle-ci non plus comme un véhicule de récréation et de tous les déplacements, mais plutôt comme un plan B, quand il faut vraiment l’utiliser?

Ça prend parfois des coups de pieds dans le cul pour avancer. Et si on doit mettre les gens dans le trafic jusqu’à ce qu’ils en perdent patience pour les inciter à changer leurs habitudes, tant mieux. Qu’on ne se contente pas de piétonniser quelques rues pour quelques mois. Qu’on détruise ce bitume et qu’on y plante des arbres. Pour toujours.

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