Nous sommes immortels

Dans tout le débat ayant entouré la venue de Paul McCartney à Québec dans le cadre du 400e anniversaire de la fondation de la ville, plusieurs sympathisants de Sir Paul ont utilisé un argument passablement dangereux et sur lequel il convient de s’attarder.

En clair, on dit ceci: « La défaite de 1759 c’est de la vieille histoire, c’est du passé, personne de nous n’y étions, cessez de vivre dans le passé et vivons dans le présent ». Je paraphrase, mais voilà en quoi consiste grossièrement l’argument, repris notamment par le très irrévérencieux Mario Roy dans son dernier texte (qui, à mon avis, ne vaudrait même pas le papier sur lequel on l’imprimerait), et qu’on voudrait définitif pour discréditer ceux qui attachent de l’importance à leur Histoire.

J’aurais envie de leur poser la question: si pour vous la vie commence avec votre naissance et termine à votre mort, c’est-à -dire si rien n’existe en-dehors de votre petit vous, pourquoi auriez-vous des enfants? Pourquoi dépenseriez-vous des milliers de dollars pour des jeunes qui vous survivront? Si vraiment le passé n’a pas d’importance, êtes-vous prêts à accepter que vos enfants vous traitent de vieux débris, vous stationnent dans un centre d’accueil miteux et vous oublient, vous et vos vieilles valeurs d’un autre temps?

Au contraire, je crois que l’acte-même de mettre un enfant au monde constitue une croyance que le passé influe sur le présent et le futur; nous sommes éternels parce que nous avons des enfants qui auront des valeurs, des idées, un passé à porter. Nos enfants ne naissent pas vierges de valeurs ou d’idéologies, de passé ou d’avenir; ils sont la combinaison de nos valeurs, de nos espoirs pour le futur; ils sont un judicieux mélange d’histoire et de libre-arbitre. Ils nous permettent de projeter notre existence dans le futur et d’assurer la pérennité de nos idées dans un monde où nous n’existerons plus physiquement. Ils ont le choix des idées et des causes qu’ils épousent, mais ils sont porteurs de nos valeurs et de nos croyances.

Si on écoutait tous les Mario Roy de ce monde, pour qui toute forme de nationalisme découlant d’un mythe fondateur est « contre-productif » et « revanchard », non seulement on ne ferait plus d’enfants, mais on ne penserait notre monde qu’en fonction du présent immédiat (puisque le futur, pour Mario Roy et ses sectaires, n’existe pas plus que le passé).

Nous serions inévitablement de droite, contre une redistribution de la richesse, puisque les pauvres sont extérieurs à nous; la société dans laquelle nous vivons n’existerait pas; seule compterait notre vie à nous. Nous ne ferions rien pour notre environnement puisque nous ne croyons ni au passé ni au futur et que ceux qui viendront après nous sont extérieurs à nous; ils ramasseront les pots cassés, on s’en fout, puisque le passé et le futur n’existent pas.

Nous ne serions que de petits nombrils égoïstes attendant de se faire gratter.

C’est ça que propose Mario Roy, et c’est ça que sont ceux qui rejettent notre histoire et notre passé. Car c’est de la connaissance du passé et de l’identification à une histoire commune que nait la réalisation d’un destin commun et c’est à partir de ce destin commun qu’est possible toute forme d’action qui nous transcende, généreuse envers l’autre qui fait partie du même destin que nous, qui se trouve à l’intérieur de notre Histoire.

Ainsi, ceux qui rejettent le rà´le historique des mythes fondateurs, des mythes qui animent et inspirent tous les peuples de la Terre, se condamnent dans un présent égoà¯ste où l’autre n’est plus un frère de destin mais un individu étranger, déconnecté, et auquel il n’y a pas la moindre affiliation historique. Bref, en refusant de reconnaître que nous sommes porteurs d’un passé, de valeurs héritées de ce passé, et que le présent n’est que la continuation et l’expression temporaire temporelle de ces valeurs, une sorte de parenthèse entre l’Histoire et le Futur, ils se placent eux-mêmes à l’extérieur de l’Histoire, en-dehors de toute forme d’identification à une cause commune porteuse d’avenir.

En rejetant le passé, ils se condamnent au silence puisque le futur n’existe que pour ceux qui ont conscience de l’immortalité non seulement de leurs enfants, mais de leurs valeurs, et qui réalisent l’importance des événements marquants du passé pour organiser le futur. Pour Mario Roy et ses copains, la vie commence à la naissance et se termine à la mort.

Pour nous tous, qui croyons dans un destin commun, qui sommes porteurs des valeurs de nos ancêtres et sommes le relais de l’Histoire, nous sommes immortels.

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11 Réponses

  1. Bonjour Louis, je passe te dire qu’il y a quelque chose pour toi sur mon blog… 🙂

  2. Merci Diane pour ce très gentil hommage. J’apprécie beaucoup! 😀

  3. Tu n’as pas tort, mais est-ce vraiment surprenant ? Regarde les mouvements sociétaux actuels, ils se retournent tous sur leur petit nombril. En fait, je devrais dire « on » se retourne tous sur notre petit nombril, moi y compris. Pourquoi ? Parce que la société n’encourage que ça ! C’est faux de croire qu’elle encourage la solidarité. Elle l’encourage si ça TE fait plaisir, si TU te déculpabilises en le faisant. Elle encourage l’ouverture d’esprit si c’est dans TES valeurs. Regarde la psychologie populaire: tout sur le MOI, jamais sur le nous. Dans un contexte actuel, on peut se considérer chanceux qu’il n’y ait pas encore un dirigeant de pays qui ait décidé d’envoyer un missile nucléaire pour son plaisir… Quoique, c’est pas vrai ça non plus (allà´ Kim-Jon Il ! 😉 ).

    Donc, forcément, à se regarder le nombril aussi intensément, on oublie de voir le panorama. Or, dans le panorama de la vie, il y a le passé, le présent, le futur… Il y a le ciel, la terre, l’eau… Il y a les minéraux, les végétaux, les animaux, les insectes, l’homme… Il y a toi, moi et les autres… Bref, c’est vaste. Or, comme c’est trop vaste, ça fait trop peur. Alors, on se regarde le nombril en espérant qu’un jour, l’univers se mette à notre échelle c’est-à -dire qu’il ne soit pas plus vaste que notre bulle… Pas pour rien qu’on est incapables, tous partis confondus, de développer des politiques de développement durable (vous savez, le genre de politique qui doit se planifier sur 50 ans minimum…). Les gouvernements même majoritaires ont de la difficulté à voir plus loin que 4 ans en avant !

    Donc, pas surprenant ce genre de commentaires : « C’est dans le passé ! » On le voit dans un désistement actuel et total des gens face à l’histoire qu’ils trouvent plate (alors qu’il n’y a pas plus fascinant comme science humaine, je trouve). Je suis certain que si ce n’était pas du 400ème, la plupart ne se rappellerait pas que Québec fut fondée en 1608… Or, mes amis, 1608 ou 1759 à l’échelle de l’histoire humaine et planétaire, c’est comme si ça s’était passé il y a 5 minutes… Alors, ce n’est pas vrai qu’après près de 300 ans, on ne ressent plus les contrecoups de cet événement. Au contraire, la terre gronde encore un peu.

    Bon, j’ai peut-être un peu dévié et divagué sur le sujet, mais c’était mon point de vue ! 😉

  4. Effectivement, il faut se servir du passé pour améliorer notre avenir. L’essence de ton texte est dans cette seule phrase là , à mon avis. Par contre, on peu interpréter cette maxime par autre chose. En effet, ramener la défaite de 1759 pour s’en servir comme catalyseur pour soulever la fibre nationaliste est effectivement une attitude revancharde. Il n’y a pas d’autre mot. Est-ce approprié? Pour beaucoup (dont toi), ça l’est. Je respecte ça. Or, voici mon point de vue : imaginons qu’il m’arrive quelque chose de fâcheux, comme un accident à cause d’un épais qui à trop bu avant de prendre le volant. Pour faire le même exercice que toi par rapport à notre propre succession, je ne pense pas que je voudrais que mes enfants me venge en traitant la famille de l’épais comme si c’était de leur faute, ou pire, qu’ils violentent les enfants de l’épais (par leur langage ou par une action musclée). Les enfants de l’épais n’ont rien à voir là -dedans. Imagine mes petits enfants, qui ne m’auront probablement pas connu : ils auront probablement beaucoup plus de chance à en vouloir au problème de l’alcool au volant qu’au gars qui à heurté leur grand-papa.

    C’est la même chose avec la défaite des Français sur les plaines (qui sont, entre toi et moi, assez loin généalogiquement de nous, il faut l’avouer). En effet, je suis une infime parcelle de cette histoire. Maintenant, ça ne veut pas dire que je ne dois pas être concerné. Du plus loin que je me rappel, mes grands-parents et mes parents m’ont transféré les valeurs du bon nationaliste (c’était assez facile, sachant que je viens du Saguenay). De plus, ils m’ont aussi enseigné l’indulgence. àŠtre indulgent n’enlève en rien mon envie de m’affirmer par ma langue et dans les différences culturelles qui ont fait que le peuple québécois à survécu à l’envahisseur britannique. C’est justement là -dessus qu’il faut s’appuyer pour bâtir l’avenir, et non sur la haine d’un événement qui s’est passé il y 250 ans. Je ne dis pas de l’ignorer. Je dis de plutà´t s’en servir pour être de fier d’être encore ici aujourd’hui pour en parler et surtout continuer à pousser pour arriver un jour à l’idéal nationaliste. Les façons diffèrent. Par contre, utiliser le passé pour attiser la haine et l’utiliser pour arriver à ses fins ne rassemble pas, elle sépare. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin comme souverainistes.

    En passant, félicitation pour ton prix Arte Y Pico de notre amie Diane… 😉

  5. Le pare-brise de mon auto fait 6 pieds de large environ.
    Le miroir fait environ 6 pouces.

    Bref, c’est bien de regarder en arriere de temps à autre, mais il vaut mieux regarder en avant. C’est bon pour la conduite en auto, et c’est bon pour le reste.

    Tant qu’a rester jammé dans le passe, on serait peut-etre mieux de tous retourner en Europe et rendre l’Amerique en entier au Amerindiens. Question d’est consistant avec soi-meme.

  6. @Alex: Je suis d’accord avec ce que tu écris. C’est vrai que sur l’échelle d’un peuple, la Terre gronde encore. Mais ce n’est pas à cause du temps passé (vingt ans ou deux mille ans ne changent rien; c’est l’intensité qui compte), mais plutà´t à cause des conséquences dramatiques pour nous!

    @Sir Seb:

    ramener la défaite de 1759 pour s’en servir comme catalyseur pour soulever la fibre nationaliste est effectivement une attitude revancharde.

    Je ne suis pas du tout d’accord avec cette affirmation. Il n’y a aucune « revanche » à prendre, seulement un peuple qui désire conserver ses valeurs et qui sait se situer dans son Histoire.

    Ton exemple du chauffard ivre me semble boiteux. D’abord parce que le chauffard ne continuera pas à dominer les enfants des victimes, mais aussi parce que personne au Québec ne martyrise qui que ce soit à cause de 1759; il s’agit plutà´t de se respecter et d’être fiers de ce que nous sommes.

    @rawkenroll: S’il vaut mieux regarder en avant, dois-je en conclure qu’il ne vaut pas la peine de répondre à ton message puisqu’il est déjà dans le passé?

    Vois-tu, à la seconde où tu écris quelque chose c’est déjà le passé. Entre oublier ce qui a été écrit il y a trente secondes ou ce qui a été fait il y a 250 ans, il n’y a qu’une question de perspective, pas d’intention.

    Personne ne parle de rester « jammé » dans le passé; il s’agit plutà´t de savoir d’où on vient pour savoir où on va. Pour reprendre l’analogie de ta voiture, la seule façon de savoir si tu avances ou si tu es arrêté c’est d’avoir comparé ton bolide quelques secondes avant le moment présent.

    Sans se situer dans le passé, on ne peut pas se situer dans le présent. Et encore moins dans le futur.

    Merci pour vos commentaires.

  7. Décidément, Belz est bien un humoriste. Il nous fait rire encore une fois jusqu’aux spasmes avec ses plaisanteries. Cet imberbe de l’esprit exhibe fièrement son duvet en croyant que son argumentation a une quelconque virilité. Il y a bien quelques longs poils noirs sur un nà¦vus déformé, mais on est à de nombreuses années de la barbe forte.

    Vous vous demandiez pourquoi nous, humains, voulions des enfants. Mais vous y répondez vous-mêmes de la commissure des lèvres. Ouvrez vos oreilles et écoutez votre propre voix. C’est par égoà¯sme et narcissisme, par désir d’immortalité et de puissance que nous voulons une progéniture. Nous les voulons à notre image, comme nous voulons un dieu à notre image. Nous voulons créer la vie comme un démiurge. Nous voulons laisser notre marque indélébile dans l’histoire des hommes, car nous nous croyons supérieurs et dignes d’éternité. Nous voulons que nos vieilles valeurs d’un autre temps leur soient inculquées dès le biberon, comme une religion, car nous sommes convaincus de posséder la « vérité », les « bonnes » valeurs. Comme il est rassurant de se dire, en berçant notre enfant, en projetant notre propre existence au-delà de notre mort dans la vie de son enfant et de sa descendance, qu’il sera comme nous, qu’il ne sera pas comme l’autre. Comme nous aimons ainsi flatter notre égo et nous croire immortels. Ce sentiment, doux comme une peau de pêche, engourdit l’esprit et brouille visiblement les idées et les facultés.

    Mais il est plus tard angoissant de réaliser, avec de la barbe, que son enfant ne sera pas comme nous, qu’il est hors de notre contrà´le, qu’il rejette nos valeurs, qu’il aura honte de nous. Mais il est effrayant de réaliser, la barbe longue, que nos arrière-petits enfants n’auront jamais entendu notre nom, jamais su nos pensées, nos valeurs, et auront des valeurs nouvelles, différentes. Mais un frisson nous parcourt l’échine lorsque soudainement, la barbe blanche, nous vient l’idée que nous ne saurons JAMAIS ce que pensera et fera notre progéniture et que nous n’aurons eu qu’un impact négligeable sur elle et sur l’histoire. Mais nous nous enfargeons dans notre barbe en prenant conscience que nous nous sommes trompés et que nous avons inculqués de mauvaises valeurs, des mensonges à nos descendants.

    Vous l’avez dit vous-même, il s’agit d’une « croyance ». Qu’il est rassurant d’avoir la foi aveugle et la peau douce, car la réalité rugueuse est insoutenable.

    En fait, vous prenez le problème à l’envers. C’est parce que les humains s’attachent ainsi aux valeurs désuètes et aux ancêtres qu’ils répètent les mêmes erreurs. Le culte de l’ancêtre et de l’histoire n’est rien d’autre qu’un culte. J’en prends l’histoire à témoin.

    à€ bien y penser, je préfère mourir de ma vie que de m’éterniser dans celle d’un autre qui en fera ce qu’il en voudra et non ce que j’en voudrai. Je préfère mon égoà¯sme à celui d’un autre.

  8. L’histoire, c’est la fibre de notre personnalité. Sans mon passé québécois, canadien-français, colon et français, je serais un être absoluement différent. Je n’existerais même pas de toutes façons… M. Roy a choisi là un bien mauvais argument. La meilleure excuse qu’un colonialiste peut utiliser pour justifier son raisonnement affairiste.

  9. @lutopium: Ce que tu es écris est très intéressant et pourrait être ramené à tout notre peuple.

    Si nous n’avions pas vécu collectivement ce que nous avons vécu:

    – Serions-nous si prompts à constamment espérer un sauveur plutà´t que de prendre nous-même le taureau par les cornes?

    – Encouragerions-nous constamment les désavantagés et les infériorisés (les « underdogs » comme on dit à Kirkland) dans les joutes sportives?

    – Serions-nous si rapides à oublier notre langue pour nous dépêcher de parler celle de l’autre?

    – Tergiverserions-nous à ce point entre le OUI et le NON depuis maintenant plus de trente ans?

    Etc, etc.

    Nous sommes ce que nous sommes à cause de notre histoire. Renier cela, c’est nous renier et c’est également renier notre capacité à évoluer.

    Quand on veut changer la forme d’un bonsa௠qui a trop longtemps été pris dans le même pot, on ne le déracine pas sauvagement, mais on y va avec douceur, en respectant ses racines et en l’adaptant progressivement à son nouvel environnement.

    La méthode du déracinement de Mario Roy ne peut conduire qu’à un échec lamentable, selon moi.

  10. « Nous sommes ce que nous sommes à cause de notre histoire. Renier cela, c’est nous renier et c’est également renier notre capacité à évoluer. » -Belz

    Je suis totalement d’accord avec toi cette fois, et c’est pour cette raison que je suis content que sir Paul McCartney, une page d’histoire de la musique encore vivante, soit venu à Québec faire un spectacle. On devrait le remercier d’être venu faire le party avec nous !

  11. Heureusement, Sir Paul ne s’est pas présenté avec cet amplificateur…

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