Allo, toi!

Le vouvoiement est un art qui se perd. Tout comme les coups de pied au cul.

Pourtant, je suis poli, moi. « Bonjour monsieur, comment allez-vous aujourd’hui, monsieur? » Ou encore: « Puis-je vous aider? » La plupart du temps on me répond avec la même amabilité et en me vouvoyant. Occasionnellement, par contre, on me sert du « allo, toi! » avec de grands yeux condescendants comme si j’étais une sorte de petit enfant portant une casquette multicolore avec une hélice sur le dessus et qu’on me connaissait depuis des décennies.

Ces adeptes du tutoiement sont inévitablement des baby-boomers. Des jeunes de dix-huit ans qui n’ont pas encore le nombril sec me vouvoient. Et nos ancêtres – nos braves ancêtres – le font également. Entre les deux, le plus souvent un trou noir qui me rappelle combien la société a changé.

En effet, le tutoiement a surtout gagné en popularité dans les années soixante, suivant le courant égalitarisme où tout le monde pouvait être ami avec tout le monde. Nous étions tous beaux, nous étions tous fins, nous étions tous Québécois, nous étions tous de la classe moyenne, et nous vivions la même réalité. Une très belle philosophie qui connu son apogée avec la série Passe-Partout, qui a eu le grand honneur de m’accompagner dans ma plus tendre enfance.

Sauf que ce temps-là est fini. La puissance du rêve s’est édulcorée, et nous ne sommes plus amis, nous ne sommes plus tous fins, nous ne sommes plus Québécois (du moins pas ces trillions d’immigrants-anglophones où je travaille), nous ne sommes plus de la classe moyenne (cette classe moyenne largement syndiquée à laquelle certains politiciens opportunistes de droite s’attaquent… au nom de la classe moyenne). Nous ne vivons plus dans le même monde.

Alors, SVP, quand je viens licher vos souliers et vous traiter comme des rois pour un salaire plus que moyen ne me permettant même pas d’aspirer à un minimum de liberté, ayez au moins l’obligeance de me vouvoyer et de ne pas ajouter l’hypocrisie à l’injure en me donnant l’impression que nous sommes dans la même gang.

Non, nous ne le sommes pas. « Toi », tu as vécu une belle période, les lendemains qui chantent. Et moi, je me fends le cul juste pour espérer garder la tête au-dessus de l’eau et pour m’accrocher à mes minces privilèges. Alors viens pas me casser avec ton langage égalisant pendant que tout, chez toi, trahit la distance qui nous sépare.

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5 Réponses

  1. Quand j’étudiais à l’UQà€M, les professeurs qui désiraient se faire vouvoyer en faisaient tout autant avec les étudiants. Je dois admettre que c’est une exception qui confirme la règle, alors que la plupart des gens que je vouvoie ne me rendent pas la pareille parmi la tanche d’âge 20-60 ans.

    Ceux par qui je trouverais normal de me faire tutoyer alors que je les vouvoies sont les personnes d’un certain age et, ironiquement, sont ceux qui sont les plus enclins à me vouvoyer! Du même coup, ce sont ces personnes pour lesquelles je sors le vouvoiement de la façon la plus spontanée, alors que pour les boomers et autres plus jeunes, je ne sais jamais vraiment sur quel pied danser.

  2. Beltz, le tutoiment n’est pas seulement l’apanage des baby-boomers malheureusement. Dans mon cas, j’ai toujours vouvoyé les personnes agées, mes patrons (-même si l’un d’entre eux était beaucoup plus jeune que moi-) et toutes personnes travaillant en public ( restos, magasins, etc).

    L’égalitarisme dont vous parlez voulait mettre fin à l’autoritarisme des années de la grande noirceur. Le balancier reviendra sur ses pas comme toujours.

    Dernier point, il ne faut pas blâmer les baby-boomeers pour l’effervesence des années soixante où tout était à construire: autoroutes, écoles, CEGEP et universités, ponts et viaducs, l’Expo 67,le Métro, le Tunnel L-H Lafontaine, les centres-d’achats, les tours à bureaux, les grands barrages sur la Manicouagan etc.

  3. @Gradlon: C’est vrai qu’à un moment on ne sait plus sur quel pied danser… Même problème pour moi!

    @Antipollution: Je ne les blâme pas pour ce qu’ils ont fait de bien. Je blâme plutà´t leur virage à droite idéologique qui nous empêche de profiter des mêmes chances…

  4. Très bon billet ! Et félicitation pour le nouveau blogue, il est très bien !

    Dernièrement, je suis allé dans un McDonald du centre-ville de Montréal (près de l’université Concordia) et j’ai été servi uniquement en anglais. J’ai persisté pour me faire servir en français mais la fille continuait à me parler qu’en anglais. En plus d’avoir fait des erreurs dans ma commande (par exemple, j’ai eu des moyens frites quand j’en avait demandé des grands), elle a oublié un hamburger dans ma commande… ! Résultat : 35$ de perdu et une frustration pour le reste de la soirée (je déménageais des meubles au Ritz-Carlton).

    Un chauffeur de taxi, d’origine algérienne me disait que nous devrions insister de nous faire servir en français dans la métropole en tout temps. Il disait également ne pas comprendre pourquoi des francophones insistaient pour servir les clients en anglais, même si ils savent que le client parle français…

    Je me demande si il est possible de faire une plainte à l’office de la langue française ou quelque chose du genre sur ce service absolument médiocre reçu dans ce McDo du centre-ville. Merci pour me donner des renseignements à ce sujet.

  5. Oups, mauvais billet… désolé.

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