Demain, la crise?

Je suis en train de lire un livre très intéressant: The Coming Economic Collapse, de Stephen Leeb. ((The Coming Economic Collapse, Stephen Leeb, Warner Business Books, 2006, 211 pages.)) Ce qui est intéressant dans cette oeuvre, c’est que c’est un ouvrage grand-public, destiné à la fois au citoyen lambda et à l’investisseur financier, et que c’est écrit par un auteur qui a une certaine crédibilité: il avait auparavant prévu le boom financier des années 90, puis la débâcle des technos en 2000, et si sa proposition d’un baril de pétrole à 100$ dans son livre The Oil Factor, publié en 2004, avait bien fait rire au début, on constate de plus en plus qu’il a du flair.

Dans « The Coming Economic Collapse », Leeb base son analyse notamment sur la théorie de l’effondrement des sociétés complexes de Tainter, qui a écrit le livre The Collapse of Complex Societies et qui démontre de quelle façon c’est la perte de ressources énergétiques capitales et l’incapacité des élites à modifier la société pour faire face à ce manque qui sont à la base de la chute d’une civilisation.

Pour résumer cette théorie, plus une société évolue et se complexifie, plus elle est en mesure d’exploiter avantageusement de nombreuses ressources Au début, le gain est immense, mais au fur et à mesure que la société continue de se complexifier les gains diminuent, jusqu’au moment où la complexité de la société est un handicap qui se révèle plus coûteux que les gains escomptés. Et c’est à ce point crucial que les élites doivent jouer leur rôle: sauront-elles reconnaître la situation et s’y adapter ou perpétueront-elles un mode de vie et une façon de faire qui entraîne à la chute?

Par exemple, l’empire romain a crû en asservissant ses voisins, pour obtenir notamment les précieuses ressources que sont l’énergie humaine des esclaves. Au fur et à mesure que Rome étendait son influence, cependant, les gains réalisés par le contrôle sur tous ces territoires étaient progressivement contrebalancés par des infrastructures civiles importantes, une lourde bureaucratie et une riche élite qui accumulait une richesse non productive pour la société. Si bien qu’à la fin Rome n’a non seulement pu contenir ses nouveaux territoires, mais elle a perdu jusqu’à son berceau d’origine.

Si on remplace l’énergie de l’esclave par la forme d’énergie hautement plus performante qu’est le pétrole, on retrouve la même situation: notre société est basée, organisée, structurée autour du pétrole à bas prix. À aucun moment dans l’histoire de l’humanité n’a-t-on vu une telle démocratisation d’une source d’énergie comme c’est le cas avec le pétrole aujourd’hui. Que ce soient nos banlieues, notre nourriture du Mexique, nos vêtements d’Inde, nos technologies du Japon, tout notre mode de vie dépend du pétrole.

Et la demande de pétrole va bientôt dépasser l’offre, transformant cette ressource à bas prix en une denrée rare. Et selon Leeb, c’est cette rareté du pétrole qui risque d’entraîner le monde dans une crise économique telle que les fondements de notre société, depuis notre État moderne jusqu’à notre façon de concevoir l’urbanité, en seront profondément modifiés.

« Éventuellement, le pétrole à 200$ le baril forcera le monde, de par l’action du libre-marché, à consommer moins de pétrole et à dépendre davantage d’énergies alternatives. Le plus vite nous pouvons développer une énergie durable, le moins seront difficiles les prochaines années. Et même si nous devons nous acheminer vers une société moins complexe, une source d’énergie alternative va rendre le changement plus facile et va amortir la chute.

Cependant, il y a un problème. Mettre en place une source d’énergie alternative et durable risque de prendre du temps – des décennies, en fait. L’effort demandé sera également très important – du genre de celui d’une guerre majeure. À moins que nous commencions dès maintenant – et même maintenant il est peut-être trop tard – nos chances de succès sont minces. » ((Ibid., p. 128))

En clair, ce que Leeb nous explique, c’est que ce moment-clef où les élites doivent jouer leur rôle et modifier en profondeur une société pour l’adapter à l’incapacité d’obtenir assez d’une ressource pour assurer la survie du système, ce moment c’est maintenant. Dès aujourd’hui, nos élites politiques doivent trouver une façon de préparer l’après-pétrole, c’est-à-dire le passage d’une société basée sur le pétrole à bas prix à une société qui pourra utiliser le pétrole à diverses fins mais qui ne le gaspillera pas dans des voitures ou du plastique jetable.

Kyoto, dans cette optique, est un bon début. Le vrai but de l’accord n’est peut-être pas réellement la diminution des gas à effet de serre (de tout temps des modifications climatiques ont eu lieu, et plusieurs croient que les cycles solaires ont davantage d’impact sur le climat actuel que l’activité humaine), mais plutôt de trouver un moyen de réduire la dépendance au pétrole sans pour autant créer une panique. Bref, une façon de changer la société et de la transformer d’une société complexe à une société plus simple tout en douceur.

Cependant, le refus de l’administration Bush (et de son laquais de service Harper, qui ces jours-ci se pavoise devant le think-tank d’extrême-droite qu’est le Council on Foreign Relations) de miser sur une diminution de la consommation du pétrole et son aventure pour aller en contrôler pratiquement les dernières ressources non-exploitées de la planète en Irak se justifient également. Car si les États-Unis étaient le seul pays à diminuer sa consommation de pétrole, d’autres pays (comme la Chine ou l’Inde) pourraient les rattraper en se servant de cette énergie toute-puissante pendant que l’Oncle Sam vit dans le marasme.

Étrangement, il ne semble pas y avoir de solution nationale. D’un côté le pays qui applique Kyoto ou qui se prépare à l’après-pétrole se trouve désavantagé face aux autres pays et voit son économie dévastée, avec tout son lot de souffrance. Et d’un autre, le pays qui refuse de considérer l’après-pétrole et qui se bat pour mettre la main sur les dernières ressources disponibles fonce à toute vitesse vers un mur, celui du pic pétrolier, et encore une fois le résultat est une crise économique et une économie dévastée.

Peut-être qu’au fond, l’enseignement utile ici est la nécessité d’une solution mondiale, c’est-à-dire l’implantation d’une forme de gouvernement prenant des décisions pour l’ensemble du genre humain et décidant, pour notre plus grand bien, de réduire notre dépendance au pétrole.

Sauf qu’à moins de pouvoir établir ce gouvernement mondial d’ici quelques années et de faire les changements majeurs qui s’imposent, il semble de plus en plus inévitable que nous allons vivre une crise économique majeure sans précédent.

11 Réponses

  1. Très intéressant!

    Languirand lisait dimanche dernier un auteur affirmant que le prix du baril attendrait 380$ d’ici 10 ans.

    Et je me demande dans quelle mesure la théorie de l’effondrement des sociétés complexes pourrait s’appliquer aux mega-corporations transnationales. Il me semble que toute organisation qui devient grosse perd en efficacité, contrairement à ce que le phénomène des fusions suggère. Je crois plus à « think small » qu’à « think big ». Mais, bon, c’est un autre sujet.

    Je vais peut-être le lire ce livre!

  2. Oui, ce livre semble intéressant. Mais je doute de l’analyse selon laquelle la chute d’une civilisation est seulement reliée à l’énergie. C’est un facteur important, mais ce n’est pas juste ça. Il faut aussi considérer les ressources matérielles, le social, le culturel, le politique.

    L’épuisement des ressources (non seulement de l’énergie) peut être un facteur. Sur l’île de Paques par exemple, la déforestation fit régresser la société de l’île à un niveau plus primitif car le bois était la principale ressource utilisée à l’élévation du niveau de vie. Le possible futur du monde?

    Aussi, au sujet de Rome, j’aime bien le concept d’énergie-esclave, mais l’une des raisons de la chute de Rome est le changement culturel initié par le christianisme qui a fait promouvoir l’égalité des hommes et a suscité des affranchissements d’esclaves de plus en plus nombreux. Par ailleurs, la concentration des richesses dans les mains de l’élite romaine détériora le climat social urbain et incita nombre de citadins appauvris à migrer vers les campagnes afin de se mettre au service des grands propriétaires fonciers, c’est-à-dire des seigneurs féodaux (qui n’étaient finalement que l’ancienne élite romaine). Les résultats ont été un affaiblissement de l’Empire et les invasions barbares.

    Je vous invite à consulter un travail de recherche de mon cru à ce sujet : http://www.geocities.com/Athens/Troy/7473/

    Mais le livre dont tu parles soulève un questionnement pertinent.

  3. Tous le monde est d’accord que notre grande dépendance au pétrole va avoir des impacts majeurs quand la demande va dépasser l’offre, et encore plus quand la ressource commencera a s’épuiser. De la à dire que la civilisation va s’écrouler…
    Je crois simplement que la mobilité des gens, des matériaux et des denrées sera moindre, ce qui fait que la mondialisation diminuera et que ca reviendra a la production plus locale

  4. Ah, j’ai oublié de dire en rapport à mon dernier commentaire, que les affranchissements ont augmenté la plèbe urbaine dans les villes romaines, ce qui a fait accroître la pauvreté et accentuer la concentration des richesses. On voit ici qu’un facteur culturel a joué dans le déclin de l’Empire romain. Petit ajout.

  5. Je trouve curieux que vous puissiez juger aussi catégiriquement la valeur du vote de ceux qui optent pour Dumont, même si je ne suis pas des leurs.

    De plus, 34% des votes qui iraient à lun des deux seuls candidats (soyons pratiques) représente une écrasante défaite. Cette proportion me rassure un peu quand on sait que le pire scénario serait que tout le monde vote du même côté.

    Vous excluez aussi la possibilité qu’une partie des gens de Charlevoix connaissent et appuient le candidat adéquiste.

    Accent Grave

  6. http://www.zeitgeistmovie.com

    Un gouvernement mondial, peu importe le prétexte pour l’instaurer, serait l’aboutissement de ceux qui contrôlent actuellement l’économie mondiale.

    Le souhaiter, même pour éviter un éventuel marasme écologique ou économique, c’est renoncer à ses libertés individuelles car ceux qui essaient de le pousser n’attendraient que cet éventualité pour instaurer des mesures dignes du roman de Georges Orwell… Déja des familles en Floride font l’essai d’une puce sous-cutanée, déjà présente dans les nouveaux passeports américains, qui contient un tracker GPS et dont les formes développées seront implantées dans TOUS les citoyens mondiaux, afin de parfaire le contrôle de masse… Éteindre la puce éteint la vie? Pourquoi pas, technology is power.

    La crise économique s’en vient, mais c’est l’impression de ‘legal tender’ qui en sera la cause, et j’espère que Ron Paul saura éviter ca.

    Imaginez, si toutes les classes inférieures crevaint de faim suite à une crise provoquée (comme toutes les précendentes), y aurait-il des problêmes de recrutement pour les GI? Les allemands ont souffert de l’inflation en 1929-30, et ils se sont fanatisés… une chance ce n’était qu’un petit pays… si cela devait arriver aux américains, qui donnerait cher de la peau du reste du monde libre? Le reste du monde serait-il assez puissant pour stopper ca? et Hitler dans son bunker aurait-il déclenché un holocauste nucléraire s’il avait été ami avec Einstein?
    (a seven nation army couldnt hold me down…)

    Ca augure mal vous en conviendrez…

    Je suis cependant heureux de voir un parallèle avec l’histoire qui recule plus qu’au 19eme siècle, comme dirait Ignacio Ramonet, l’art le plus ancien et le plus important, c’est le contrôle de l’homme et on est en phase d’en voir l’aboutissement si même les théoriciens de gauche viennent à appuyer une sottise comme un gouvernement mondial.

    J’espère que la Russie, l’Iran, l’Inde et la Chine tiendront leur bout et que mes enfants pourront vivre dans une liberté relative comme je la vis présentement. Vive les contrepouvoirs, fk les Rockfeller, Rothschild et autres.

  7. […] j’écrivais dans Demain la crise?, la croissance exponentielle de la demande mondiale de pétrole et l’incapacité chronique à […]

  8. […] plutôt que de cracher insousciemment sur les citadins. Formellement, il se pourrait bientôt que l’actuel «modèle banlieue» ne survive pas à la rarification de la ressource pétrolière. Vous devriez donc vous posez des questionnements sur votre avenir de banlieusard … d’autant […]

  9. […] la question de l’environnement, des ressources etc. Disons celle du colérique Louis qui sonne l’alarme, et celle de David l’antagoniste qui veut nous convaincre que tout va bien. Et ici, elles y […]

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