La petite corruption

Ça s’est passé samedi soir, un peu avant la fermeture. Le magasin était rempli d’une foule bigarrée: un petit couple d’amoureux se cherchant un rosé pour terminer la soirée, des vieux mononcles se cherchant un Arak ou un Metaxa, et des jeunes, beaucoup de jeunes. Dans le lot, deux Noirs à l’air un peu trop juvénile et ayant l’air de faire partie d’une gang de rue; l’employée s’est approchée d’eux pour les carter. Le premier a montré son permis de conduire, mais le deuxième a sorti une liasse de billets (des centaines de dollars) et a répondu: « les voici mes cartes ».

Heureusement, l’employée ne s’est pas laissée acheter; elle lui a répondu, du tact au tact, que le visage sur les billets ne ressemblait pas assez au sien et qu’il devait quitter les lieux. Après plusieurs minutes d’obstinage et de niaisage, les deux jeunes sont partis, juste avant que la police arrive sur place. Événement isolé et rarissime? Pas si sûr.

En effet, de nombreux immigrants viennent de pays où les lois sont bien moins ancrées et respectées qu’ici. Des pays comme Haïti ou l’Afrique francophone, où la corruption semble ancrée dans les moeurs (voir tableau).

La pauvreté, qui touche aussi les fonctionnaires de l’État, crée un état de fait où le dollar vert est roi et où il est possible d’acheter à peu près n’importe qui. Quand les représentants de l’État ne gagnent pas assez pour vivre décemment, comment les empêcher de refuser les pots-de-vins et les petits « à côtés » offerts par une élite dédaigneuse de tout pouvoir légal?

Une certaine droite aime s’en prendre aux fonctionnaires et à tous ceux qu’ils étiquettent comme « privilégiés », peu importe combien vaut ce mot. Mais ce que cette droite ne comprend visiblement pas, c’est que moins on paie nos fonctionnaires et employés, plus ils sont susceptibles de céder aux sirènes de l’argent facile. À petite échelle, ce ne serait peut-être qu’une bouteille de Rhum à la SAQ, mais si on extrapole on peut voir des situations beaucoup plus catastrophiques se produire, où la corruption s’étale de bas en haut et transforme le pays en « bar open » des multinationales.

Ce n’était qu’un samedi soir, qu’une joute verbale entre une employée et un jeune d’une gang de rue. Mais c’était peut-être bien davantage que cela: la différence entre un pays arriéré et corrompu et un pays civilisé et respectueux des lois.

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10 Réponses

  1. Qu’est-ce-qui te permet de faire cette extrapolation à partir de cet évènement. tu pourrais tout aussi bien faire L’extrapolation contraire et arriver à un résultat tout à l’opposé.ce que tu viens de faire est un peu raciste.

  2. Attention Jean-Jacques: le fait que les deux individus étaient noirs n’a rien à voir avec cette histoire. Il n’est pas question de « races » (un terme absurde s’il en est un) mais plutôt de nationalité. Peut-on sérieusement nier que des gens habitués à vivre dans un pays où la pauvreté et les inégalités sociales ont encouragé la corruption ne cherchent pas à réimplanter cette façon de vivre ici?

    De la même façon: cette « petite corruption » n’est-elle pas le signe d’un problème guettant notre société si nous continuons à appliquer les mêmes politiques de droite que les 25 dernières années et qui sont responsables de l’augmentation de la pauvreté?

    Et aussi: ne pourrait-on pas combattre la corruption en assurant de bons salaires aux employés de l’État afin de ne pas les tenter par l’argent sale?

    Il faut aller plus loin…

  3. C’est un comportement mafieux qui n’a rien à voir avec l’origine, si tu veux mon opinion. D’ailleurs, si c’est vraiment des jeunes qui n’ont pas encore l’âge légal d’acheter de la boisson, il y a de forte chance qu’ils soient trop jeunes pour avoir été marqué par la corruption du pays d’origine de leurs parents… Bref, à mon humble avis tu débloque.

  4. @Nicolas: Crois-tu sérieusement qu’un jeune n’hérite pas des valeurs de ses parents? Que des gens qui grandissent avec la peur de la police ou la conviction que l’argent peut tout acheter ne vont pas transmettre ces convictions à leurs enfants? Que des gens qui ont été habitués aux décisions arbitraires et injustes ne vont pas transmettre ces impressions à leurs enfants?

    Autant jeter aux poubelles toute l’expérience de l’humanité depuis le début alors…

    Pour la petite histoire, les deux jeunes Noirs ont évidemment accusé l’employée de discrimination. La victimisation, ça aussi ça peut passer d’une génération à une autre…

  5. IL est vrai que dans la plupart des pays en développement, la corruption est monnaie courante au sein des services gouvernementaux, mais aussi au sein des entreprises privées. Pour avoir travaillé pour quelques multinationales, je peux vous dire que toutes les compagnies occidentales sont confrontées à ce genre de problèmes lorsqu’elles s’installent dans un pays en voie de développement. Dans certains coins du monde, ce n’est pas seulement une question de corruption, mais carrément une question de culture: au Moyen-Orient, la négociation fait partie intégrante des relations…Tout est négociable.

    Il est évident que les gens d’origine étrangère peuvent vouloir reproduire ici ce qui se passe ailleurs, ou ce que leurs parents leur ont expliqué. Cependant, je crois qu’après un certain nombre d’années, la majorité d’entre eux se rendent compte que la corruption est très peu répandue ici contrairement à leur pays d’origine. La majorité abandonne probablement ce genre de pratiques graduellement.

    L’anecdote est intéressante, sauf pour la partie ou Louis veut absolument – idéologie oblige – y faire un lien avec « les politiques de droite » qui veulent constamment baisser les salaires.

    Des baisses de salaire, ce n’est pas imposé par la « méchante droite ». C’est simplement le résultat d’un état naturel qu’on appelle offre et demande. Lorsqu’une ressource est abondante, son prix diminue. Lorsqu’elle est rare, son prix augmente. Même chose pour la main-d’oeuvre: par exemple, 98% de la population est capable de faire la job de caissier. Il en pleut des gens capable d’opérer une caisse sans trop de problème. C’est pourquoi les caissier(ère) sont payés près du salaire minimum, à moins qu’ils soient caissiers dans une société d’État ou les salaires sont tordus par rapport à la réalité…

    D’un autre côté, 0,02% de la population est capable d’être neurochirurgien spécialisé. C’est pourquoi ces gens sont payés 400,000$ par année. Il semble même qu’au Québec ils sont largement sous-payés, ce qui fait qu’on en perd de temps en temps. Une distorsion forcée en partie par notre système de santé public (ce n’est pas un jugement sur le système public, c’est simplement une constatation).

    Voilà donc ce qui détermine la baisse ou la hausse des salaires. Ce n’est pas l’idéologie de la gauche, de la droite, du centre ou des extrêmes. C’est simplement une question d’abondance de la ressource, point final.

    Réjouissons-nous car avec le déclin démographique, la main-d’oeuvre se raréfie dans de nombreux secteurs, ce qui forcera les entreprises à payer plus cher pour avoir les meilleures ressources. C’est déjà commencé dans certains secteurs, et ca va s’accroître.

    Donc Louis, tu n’as pas à applaudir « la méchante droite » lorsque celle-ci, par le biais des gens d’affaires, augmente les salaires. Elle ne fait que réagir à un état de fait. Mais tu n’as pas non plus à les dénigrer lorsque des baisses de salaire surviennent. Ils ne font que réagir à un autre fait, et ne le font pas sciemment pour volontairement accroître les « inégalités » comme voudrait bien le croire tous les doctrinaires de la gauche.

  6. Ah ben oui… Les politiciens n’ont pas à respecter les règles, non, nous devons les payer cher pour qu’ils n’aient pas « besoin » des pots-de-vins…

    Bravo.

  7. Hugo,

    je pense que la discussion, en dehors de la sempiternelle guerre entre la gauche et la droite, devrait se situer au niveau des valeurs. Ton exemple du neurochirurgien versus le caissier est assez éloquent puisqu’il montre bien que les humains sont gradés comme de la marchandise. Ce système a le défaut de sa qualité : il élimine automatiquement les maillons faibles. Le problème éthique (l’offre et la demande ne s’en embarrasse pas) est que les valeurs matérielles ne sont compatibles qu’avec ceux qui en profitent. Pour un riche, ces valeurs sont commodes et offrent même la possibilité d’être compatibles avec la charité institutionnalisée (que je pourrais appeler le baume égocentrique, une bonne conscience qui régularise l’inhumanité du système), pour un pauvre, c’est la haine et l’eldorado à la fois.

    L’autre problème avec le neurochirurgien, c’est qu’il semble avoir appris ce qu’il vaut en dehors de la société qui l’a éduqué (encore à assez bas prix — pour que nous en profitions collectivement, il faut le rappeler…) et non le désintéressement, le sentiment de faire partie de la société, d’en être un individu (par contradiction avec l’égoïsme) : ce qui est en partant assez discutable étant donné le caractère humaniste des professions qui touchent à la médecine. Alors, cette hypothétique mouvance carriériste et le marchandage des compétences qui s’en suit vont nous perdre, car les collectivités se disloquent au nom de l’avidité.

    Pour être cru, je trouve criminel qu’un médecin parte exercer ailleurs pour des considérations financières : même au Québec on parle quand même de salaires très au-dessus de la moyenne et on sait que de former un médecin est ce qu’il y a de plus cher. Que les médecins qui veulent exercer aux États-Unis aillent payer eux-mêmes leurs études là-bas, même chose pour les provinces canadiennes!

    Ce credo de l’intérêt personnel va nous mener à la ruine sociale s’il n’y a pas un retour à la légitimité de TOUS les individus qui composent la société. Pour cela, l’éducation pour le plus grand nombre serait la meilleure prévention. Donc, un retour à une VRAIE démocratie non manipulée, étant donné que les décisions seraient prises par des individus vraiment intéressés par le sort de la société, et non par un spectacle politique basé sur le paraître.

  8. Louis,
    Après avoir lu votre dernier billet concernant la souverainté de l’artique, je ne peux m’empecher de penser que vous avez règler deux problèmes d’un coup: le 7 milliards qu’on va sauver en ne protegeant pas notre souverainté devrait aller dans les poches des fonctionnaires. C’est-y pas unbelivable ça ?

    Mais faudrait pas oublier une chose: quand les fonctionnaires seront riches, ils vont passer à la droite et devenir des ennemis. J’espère que vous n’êtes pas fonctionnaire…

  9. Très bon commentaire Renart. Je suis tout-à-fait d’accord pour dire que le phénomène d’offre et de demande est effectivement assez insensible d’un point de vue humain. Les maillons faibles auxquels vous faites la référence, ce sont les gens peu éduqués, malhabiles, qui manque de détermination et de force de caractère personnelle, qui gère mal leur cheminement de vie, etc. Ces gens sont ceux qui occupent les emplois les moins bien payés pour lesquels la main-d’oeuvre est abondante. Les humains sont ultimement gradés comme de la marchandise en effet, et cette valeur fluctue selon l’évolution de la société. Ce n’est pas parfait comme système, mais c’est celui qui a le plus fait avancer les sociétés humaines. Comme le disait Churchill, le vice inhérent au capitalisme est le partage variable de ses richesses, alors que la vertu inhérente au socialisme est la répartition générale de ses misères…

    Votre argument sur l’impact négatif de l’individualisme est très vrai. Dans un tel contexte, l’éthique, le sens du devoir et des responsabilités devient en effet extrêmement importante pour limiter les effets néfastes collectivement de l’individualisme à tout crin. Malheureusement, nous vivons dans une société qui a balancé la morale et la religion aux poubelles…L’être humain est intrinsèquement porté à ne favoriser que ses seuls intérêts individuels. Pendant longtemps la religion, avec ses Dix Commandements, inspirait une sainte crainte aux humains que si on se comportait mal contre son prochain dans cette vie, on irait en enfer dans la suivante… Quoi qu’on pense de ces principes aujourd’hui, force est de reconnaître que ça permettait souvent de contrôler les pires instincts individualistes des humains. Mais nous n’avons plus peur de l’enfer maintenant. Les barrières psychologiques se sont écroulées et remplacées par de vagues notion de bien et mal qui sont assez variables selon à qui vous parlez…

    Avec la désacralisation de la notion de Dieu est arrivé le discours des “droits humains”. L’humain est au-dessus de tout. Le discours des droits s’est donc infiltré dans les mentalités de toutes les classes sociales et nous récoltons indirectement les effets pervers de cette mentalité: d’un côté nous avons des pauvres qui considèrent comme un droit sacré de recevoir de l’assistance sociale payée par les autres ( “ils sont riches les autres et sont des privilégiés, qu’ils ferment leur gueule et me qu’ils me payent du bien-être social” ), de l’autre côté nous avons des riches qui considèrent qu’ils ont le droit d’exploiter leur entreprise sans égard à l’environnement ou au contexte socio-économique ( “je paie assez d’impôt comme ça, j’ai gagné le droit de faire ce que je veux” ).

    Sarkozy avait bien raison là-dessus: il est temps, de nouveau, de parler de morale et de parler des responsabilités individuelles, autant des pauvres que des riches. Mais bon je dérape du sujet original…

  10. Hugo M.,

    très bon portrait! Pour le continuer, je vais rajouter que dans le fond, ce qui manque maintenant, c’est une morale collective, un regard positif sur de possibles rapports humains plus harmonieux. Nous sommes maintenant dans ce que je pourrais appeler, en m’inspirant d’une grande période québécoise, une « guerre sociale tranquille » due en grande partie à nos craintes de ce monde, où l’ennemi est partout.

    On voit bien qu’ici on ne réagit pas comme ailleurs au stress. Juste les comportements des automobilistes sont assez représentatifs de notre perte de conscience de l’externe. La vie est un combat hors des bulles de confort. Et même de se promener dans un centre d’achat est une expérience traumatisante pour quiconque comme moi croit au respect et à la collaboration. Le nombre d’inadaptés sociaux rend les déplacements compliqués pour rien.

    Et on continue dans le hors sujet…

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