Des racines et des ailes

Il y a de ces statistiques qu’on peut glisser dans une phrase, comme ça, pour faire intelligent. Des trucs du genre « oh, en passant, le taux de chômage est monté à 6,4% ». Mais dans d’autres situations, on a envie de s’arrêter et de laisser les chiffres parler:

[…] le taux de décès par suicide des personnes âgées de 65 ans et plus a augmenté de 85 pour cent entre 1977 et 1999.

Quatre-vingt cinq pour cent. Ce n’est pas rien comme augmentation. Que s’est-il donc passé en deux décennies pour qu’aujourd’hui l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) et l’Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublic (AQRP) en viennent à demander au gouvernement de faire des ainés un groupe cible pour la prévention du suicide?

En effet, la retraite n’est-elle pas supposée être le plus grand achèvement de la vie, le moment où enfin on a le temps de profiter de la vie? La publicité ne manque pas à cet effet; partout on voit des ainés souriants, actifs, jouant au golf, voyageant. Mais est-ce réellement la réalité?

Malheureusement, pour beaucoup d’ainés la situation est très différente.

Mais ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de bien vivre à la retraite. Souvent, les journées sont longues, et l’argent manque pour réaliser tous les rêves. Alors on attend. On attend quoi? Peu importe, on attend. Puis le malheur frappe, toujours trop souvent.

Où sont allées ces années où les personnes âgées étaient de formidables ressources pédagogiques pour les plus jeunes, partageant la maison familiale, entretenant le si essentiel pont entre les générations? Une personne âgée, ce n’est pas juste quelqu’un qui est sur la pente descendante; c’est aussi et surtout quelqu’un qui a beaucoup fait d’erreurs et appris de celles-ci, et qui a le potentiel d’aider d’autres à ne pas faire les mêmes erreurs.

En somme, les personnes âgées sont le lien entre le passé qu’on ne doit pas oublier et le futur qui doit être la continuité de ce passé.

Cependant, aujourd’hui on a l’impression d’une véritable fuite en avant. On ne veut plus rien savoir de ces ancêtres qui parlent de la crise économique, de la deuxième guerre mondiale, de Duplessis. On ne veut pas le savoir à quel point la vie était rude dans ce temps-là; comment les conditions de travail étaient pitoyables, à quel point il fallait être fort pour vivre à cette époque-là. Au mieux, on en rit et on ironise: « Dans mon temps, on marchait 8 km. dans 10 pieds de neige pour aller à l’école! ». Et puis on passe à autre chose.

Pourtant, il y a tant à apprendre. Et c’est tellement stimulant de comprendre d’où nous venons afin de mieux estimer notre destination. Car le futur n’est-il pas que la continuité du présent, qui lui est la conséquence logique du passé?

Au fond, ces ainés qui se suicident sont-ils vraiment responsables de leurs gestes? Ou n’ont-ils pas plutôt été oubliés par une génération centrée sur elle-même, qui a ouvert ses ailes mais qui a oublié ses racines? Une génération de déracinés, aveugle et naïve, qui oublie qu’un jour ce sera elle qui sera oubliée, et dont les actions n’auront été qu’une page dans le grand livre de l’Histoire qui n’intéresse plus personne.

Il serait peut-être temps de prendre le suicide de nos ainés un peu plus au sérieux et de se questionner sur sa signification.

Et d’écouter nos parents, nos grand-parents. Car un jour, ce sera à notre tour d’être vieux et de désespérer si la prochaine génération ne veut rien savoir de notre expérience.

Publicités

16 Réponses

  1. Très humain ton billet. Nous avons longtemps ignoré le suicide chez les aînés et depuis quelques années on s’intéresse à eux. On croyait que le suicide concernait uniquement les jeunes. Le hic, c’est que souvent les jeunes appel à l’aide lors d’une tentative de suicide, mais les vieux ont mûri leur idée et ils passent à l’acte sans se manquer. La dépression et le pronostic d’une maladie grave ou l’Alzheimer peut être un bon incitatif à s’enlever la vie.

    Les hommes se pendent et les femmes se droguent, en général.

    J’ai déjà écrit un billet au sujet du suicide au Québec.

  2. C’est assez représentatif pour moi ce texte. Ma copine a eu une discussion voilà quelques jours, avec notre voisine, une personne de l’âge d’or. Et le terme « âge d’or » est vraiment ironique pour ce qui est de son cas. Elle est veuve depuis longtemps et elle attend de mourir, c’est tout. La vie n’a pas de sens pour elle : elle passe le temps devant la télé jusqu’à ce qu’elle aille rejoindre son mari « au ciel ».

    Cette situation est très triste, mais il y a un point dans ton texte qui me fait me remémorer l’épisode des dernières élections où les personnes âgées avaient, en majorité, un discours assez individualiste, centré sur l’argent, et très peu intéressé à penser à l’avenir de leurs enfants et de leurs petits enfants. Alors, de mettre ça côte à côte avec ce taux de suicide considérable me donne des frissons et surtout me rend perplexe.

    Tout ce que je peux y lire c’est le désarroi devant les trop nombreux changements et l’évolution trop rapide de la société pour eux. Le tissu familial s’est disloqué, le rapport à la nation s’est complexifié, l’internationalisation a terminé de brouiller leurs repères. Si la situation actuelle semble assez complexe et difficile à assimiler pour certains jeunes, imaginez pour certains de nos ainés!

    Le train est en marche et happe tout sur son passage.

  3. Ce qu’on appelle pudiquement l’âge d’or, dans notre société, c’est en fait l’âge de la rouille. Si on prenait le temps d’astiquer nos petits vieux, ils brilleraient plus longtemps.

  4. Ce problème est intimement lié au socialisme québécois. C’est la faute, pour ainsi dire, aux gauchistes.

    Voyez-vous, un gauchiste, ça veut que le gouvernement prenne tout en charge, y compris ses propres parents. Ça exige, constamment, plus d’argent dans le réseau de la maladie.

    42% du budget est consacré au poste budgétaire « maladie » (qu’on appelle, bizarrement, la santé). Que fait-on avec cet argent? De tout, bien sûr, y compris des niaiseries. Mais on fait aussi beaucoup de chsld. On subventionne également des centres privés de soins aux personnes âgées. Il en faut de la place pour loger toutes ces personnes dont leurs enfants ne veulent plus!

    Et pour être certains de ne plus se faire achaler par leurs vieux, les gauchistes se sont aussi affairés, ces dernières années, à s’assurer qu’ils n’aient plus d’église pour prier. Comme ça, ils peuvent arrêter de leur parler de religion, chose qui pue au nez des gauchistes.

    Les gauchistes, dans la même veine, exigent également du gouvernement beaucoup plus d’argent pour les CPE. Après s’être débarrassés de leurs vieux, pourquoi s’occuperaient-ils de leurs enfants en bas âge? Un CPE! Whou hou! Le gauchiste est sur le BS? pas grave! Au CPE quand même les marmots!

    Il le faut bien. Car, un gauchiste, il lui en faut du temps pour aller manifester et chialer.

    Les aînés, au Québec PQ, ont un statut « distinct ». Nulle part ailleurs dans le monde n’ai-je vu un peuple traiter ses aînés ainsi. Nulle part, même pas en France.

    Et, les gauchistes, ne me dites surtout pas que c’est la faute au néo-libéralisme, ça fait pas assez longtemps qu’on est là pour être responsables du gâchis énorme que la révolution tranquillisante a faite…

  5. Pouah! Ha ha ha ha!

  6. @Jacques,
    vous attribuez vraiment TOUTES les fautes à la gauche, qui doit avoir le dos large.

    La solitude de nos aînés est surtout une conséquence de l’éclatement de la cellule familiale, de la mobilité des individus (qui quittent leur ville ou leur quartier pour s’installer loin de leurs parents), de la société des loisirs, hédoniste, qui dévalorise les cheveux gris et qui prône le « vite, jeune et facile », de la dévalorisation des contacts familiaux au profits des contacts extra-familiaux (sociaux).

    Si les gens confient leurs aînés au système, c’est parce que les services sont disponibles; dans un état libertarien, les mêmes vieux seraient probablement dompés dans des centres privés (dont les prix baisseraient grâce à la Sainte Concurrence, n’est-ce pas?)

  7. En passant, Jacquouille, tes arguments sont de plus en plus dégueulasses.

  8. HD, laisses-le donc faire le pauvre bougre, si ça peut l’amuser…

    Au contraire, c’est du Grand Art! Ça frise l’autodérision! La parodie!

  9. @Dufort,

    Je suis loin de prôner la philosophie libertarienne (par trop sauvage dans sa destruction de l’État). Je prône plutôt un conservatisme sélectif. Et parmi les valeurs qui doivent être conservées, il y a certes le respect et la proximité des aînés.

    Et la déguelasserie des arguments que tu condamne, vois-tu, Dufortissimo, elle est en tout point semblable à 90% des articles affichés ici. Je n’ai fait qu’adapter la recette Louisienne et Renartoise à la sauce néo-libéraliste. J’ai fait exactement comme eux: j’ai décidé que tout était la faute des gauchistes, comme il ont décidé, avant chaque article, d’accuser bêtement le néolibéralisme de tous les maux de la planète.

    Il reste que certaines affirmations que j’ai fait sont réelles et, contrairement aux articles de Louis, fondées sur des faits.

    Ça donne ça, quelque chose de dégeulasse et un brin propagandiste, en effet.

    Si le sarcasme t’échappe, je m’en contrefout.

  10. Ah! Pas encore! Vous aller encore vous servir d’un évènement à l’apparence atroce pour descendre l’idéologie qui vous enmerde?

    « C’est la drouate!
    -Non c’est la gau-gauche! »

    Non mais bordel, pourquoi ils se tuent ces gens? Ils sont seuls, tout le monde se fout d’eux, ils sont faibles physiquement, ils ne se stimulent plus mentalement.

    C’est la faute à une idéologie si leur famille ne vient plus les voir? S’ils ne s’achètent pas un bon livre pour réfléchir, s’ils ne font pas un peu de bénévola, s’ils ne se sont pas empêcher de devenir faible et de ne presque plus pouvoir marcher en ne foutant progressivement plus rien?

    Je sais, je suis dur avec eux. « Pauvres ainés…fragiles, tu ne devrais pas dire ce que tu dis ». Non mais on pourrai arrêter de les infantilisés aussi. Ils ont eu de 0 à 60 ans au moins les gens de l’âge d’or.

    Ils n’ont plus personne? Ils n’ont plus rien à foutre? Pour eux la vie n’a plus de sens? Et ensuite ils se tuent? Pas étonnant. Drouate gauche? Bon peut-être un peu.

    Mais ces gens sont en partie responsable de leur qualité de vie.

    Et sinon les ainés c’est comme l’Afrique: utliment la population n’en a rien a foutre.

  11. Bisarre!

    J’ai beau relire, je n’ai pas vu d’endroit où tu dis que c’est de la faute de Mario Dumont…

    Un oubli, probablement!

  12. Le sort des ainés est le reflet de nos valeurs sociales.

    Ils nous ont logés, nourris, habillés, supportés et soutenus et beaucoup sacrifié pour que nous puissions devenir autonomes et accomplis.

    Mais nous vivons la vie trop vite. Toujours à la poursuite de la piastre. On a deux emplois, 1.5 enfants, deux autos et plus le temps de respirer, encore moins de s’encombrer de fardeaux comme les ainées et même nos enfants…

    Alors on envoie nos ainés dans les maisons de retraites, les centres d’accueuil et les CHSLD et nos enfants dans les CPE. Si on est obligés de récupérer les enfants à la fin de la journée, les ainés, eux, sont oubliés…

  13. @ Bum intello
    Non ici le problème est plus complexe, c’est le résultat de l’impérialiste américain de Bush et de l’election de Sarkozy en France
    😉

  14. Hé oh, n’oublie pas les pétrolières et le réchauffement climatique. Avec le smog, ils ne peuvent même plus sortir dehors plus de 2h consécutives, et ça cause le suicide :P.

    Nah moi aussi je crois que parfois, il y a peu de gens qui s’occupent d’eux. Je ne parle pas de la famille, qui est souvent là (pas toujours malheureusement, et c’est ceux qui ont leur famille qui les abandonne qui sont les plus à plaindre), mais j’ai souvent vu certaines initiatives d’acitivités auprès de personnes âgées avoir beaucoup de succès. C’est pas parce que tu es âgé que tu dois rester sur ton lit et attendre le p’tit Jésus. Ça, c’est une cause majeure de suicide.

    Je donne l’exemple de mon grand-père (c’est un roc cet homme!) de 75 ans, qui travaille encore dans son entreprise de vente de tracteurs, participe encore à des colloques internationaux (il a été en Finlande cette année pour une foire agricole) et ne s’arrête jamais de travailler. Pour lui, le boulot et la famille, c’est sa vie entière. Le jour où il va devoir arrêter de travailler, la moitié de son âme va s’en aller.

    Pour certains, ce n’est pas le travail qui leur définit un but (et c’est normal), mais les contacts humains et les activités, les implications, contribuent à être bien dans sa peau. Il ne faut jamais oublier que l’humain est un animal social.

  15. Jacques Saint-Pierre, bravo! Avoir réussi à blâmer la gauche pour le suicide des ainés, c’est fort. C’est vrai que tout est de notre faute dans la société, j’oubliais. Merci de me le rappeler.

  16. Si vous croyez à une forme ou à une autre de libre arbitre, je ne vois pas comment vous pouvez si facilement supposer que le suicide est nécessairement un mal qu’il faut combattre. Certainement, certains suicides sont une expression (peut-être l’expression ultime) de ce libre arbitre, non?

    Pendant la période mentionnée par Louis, l’espérance de vie à augmentée de cinq ans au Canada (selon earthtrends.wri.org). Peut-être que ces années supplémentaires ne sont pas toujours souhaitées, surtout par ceux qui voient leur qualité de vie diminuer de jour en jour. Imaginer cinq ans pendant lesquels la médecine moderne vous garde en vie afin que vous vous sentiez lentement perdre la vue, l’usage de vos jambes, la mémoire, etc. N’est-ce pas possible de décider sciemment de quitter « sur une bonne note »?

    Et la douleur des proches là dedant? Et les suicides pathologiques induits par la dépression? Il faut s’en soucier, évidemment. Comment? Voici, je pense, la solution que la société est tranquillement en train d’adopter:

    1) Migrer de la Christ de morale chrétienne (i.e. le suicide, c’est absolument mal, point barre), vers une morale plus souple (i.e. le suicide, c’est potentiellement mal vu que ça peut entraîner énormément de souffrance chez les proches)

    2) Culturellement entériner le suicide rituel assisté par les proches, i.e. le suicide public (pas dans le sens d’État, évidemment). Encourager celui qui veux se suicider à (tenter de) convaincre ses proches que c’est une bonne idée, faire ses adieux, annoncer sa mort au monde, etc.

    3) Inversement, condamner le suicide privé, caché, celui du dernier recours (indirectement la conséquence de nos tabous chrétiens et, je suppose, le plus dommageable pour les proches qui ne peuvent s’y préparer et ne peuvent que récolter tristesse et culpabilité).

    Dans un certain sens, les victimes du suicide d’un être aimé ont raison de blâmer la société. En apposant un interdit absolu sur le suicide, elle a probablement contribué à ce que le suicidé ne parle pas de ses intentions (fondées ou non), laissant les proches impuissants soit à prévenir, soit à accepter.

    Ne préféreriez-vous une morale qui encourage votre enfant ou un de vos parents à vous consulter avant de prendre une décision si grave de conséquence? J’imagine (sauf circonstances exceptionnelles et immense courage) que vous vous acharneriez à ce que votre enfant change d’idée. Mais qu’en est-il de votre père, par exemple. Ne préféreriez-vous pas le quitter alors qu’il est encore lucide et apte à dire adieux à sa famille? Cela me semble bien moins triste que de penser qu’il perdra définitivement conscience, seul, devant un rideau d’hôpital vert et que vous lui direz adieu, seul, devant un corps maintenu en vie par une machine.

Comments are closed.