La mort du ploutocrate

Ploutocratie: (du grec ploutos : richesse ; kratos : pouvoir) consiste en un système de gouvernement où l’argent constitue la base principale du pouvoir. D’un point de vue social, cette concentration du pouvoir dans les mains d’une classe sociale s’accompagne de fortes inégalités et d’une faible mobilité.

De l’homme aspirant à davantage de libertés et ayant contribué à l’éclatement de l’URSS ou de celui qui a plongé la Russie dans un tel chaos économique et social qu’elle est presque retournée au Moyen-Âge, que retiendra-t-on de Boris Eltsine, décédé aujourd’hui à 76 ans?

Un peu partout, on se rappelle le « grand » homme, comme si c’était lui qui personnifiait le changement vers la soi-disant démocratie. Mais pourtant, le mouvement était déjà en marche, avec la Perestroïka de Gorbatchev. Tous les efforts déployés par les États-Unis pour attirer l’URSS dans le piège de l’Afghanistan, de même que les propres incohérences d’un régime ayant perdu ses idéaux auraient provoqué le changement de toute façon.

Eltsine aurait pu être l’homme de ce changement; il aurait pu transformer la Russie en douceur, ne pas avoir peur d’un capitalisme plus social, d’une dénationalisation partielle de certains secteurs importants de l’économie.

Au contraire, il a livré la Russie sur un plateau d’argent à quelques intérêts privés qui ont de fait pris le vrai pouvoir entre leurs mains.

Suite aux années Eltsine, 50% de la population russe vivait sous le seuil de la pauvreté (un seuil beaucoup plus bas qu’ici, notons-le). La dette a explosé; l’inflation aussi. Cette dernière a monté jusqu’à des niveaux de l’ordre de 1500% en 1993, et la vaste majorité de la population a vu ses conditions de vie se dégrader à une vitesse jamais observée dans le monde moderne. De la deuxième puissance mondiale, ce qui restait de l’URSS n’avait plus rien à envier au Tiers-Monde, gangrénée qu’elle était non seulement par la pauvreté, mais également par la violence, la mafia, et la corruption.

Et Eltsine, qui jouait le jeu des privatisations en remettant aux mains de petits seigneurs ce qui appartenait à la collectivité, a donné le change, faisant office de président alors que dans les faits il avait davantage l’air d’un alcoolique désabusé que d’autre chose. Désespéré à s’accrocher au pouvoir, il n’a pas hésité à s’entourer d’Alexandre Lebed, en 1996, ce général russe ayant réussi à mettre fin à la première guerre de Tchétchénie, un idôlatreur d’Augusto Pinochet, dont le célèbre coup d’État au Chili a coûté la vie à des milliers de personnes pour permettre la première expérimentation du néolibéralisme.

Aujourd’hui, Poutine ramasse les pots cassés. Certes, il y a eu un recul démocratique par rapport aux premières années Eltsine, mais que vaut une apparente démocratie quand on n’a même pas de quoi manger à sa faim?

Eltsine a détruit son pays au lieu de l’améliorer, et son plus grand héritage est celui d’un pays éclaté, divisé, où les inégalités sociales sont telles qu’il sera difficile pour quiconque de rétablir une plus juste redistribution de la richesse sans avoir à affronter une véritable armée de propriétaires corrompus alliés à des multinationales complices.

L’idéal de Eltsine avait peut-être du bon, le rêve était beau. Mais son application a été nulle, et du grand démocrate qu’il aurait pu être, plusieurs en Russie et ailleurs ne se rappeleront que du grand ploutocrate qu’il est devenu, au service de la grande finance et du crime organisé, dont on ne sait plus trop qui est qui.

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3 Réponses

  1. Le courage politique n’est jamais récompensé. On le voit ici, il s’en trouvera toujours pour dénigrer les courageux, même morts.

    Ferez-vous une analyse aussi critique de Castro lorsqu’il terminera (enfin) sa vie? Bien sûr que non. Vous l’adorerez comme un martyre des temps modernes. Vous vanterez ses mythiques médecins qui n’auront même pas su le soigner convenablement. Vous le vénérerez pour avoir tenu tête aux États-Unis en affamant son peuple et en emprisonnant ses dissidents.

    Le niveau de vie actuel des Russes n’est-il pas une indication de la fumisterie qu’était l’URSS et, par le fait même, le communisme? Combien de temps peut-on vivre dans une enclave? Une fois confronté au véritable monde qui l’entoure, ce système prétendument auto-suffisant, cette supposée puissance s’est dégonflée comme une baudruche trop enflée.

    Et soudainement, les politiques énergétiques russes s’avèrent arriérées. Et soudainement, une économie basée sur les minerais en demande nulle part se trouve déclassée. Et soudainement, l’incompétence de la technocratie russe est révélée dans toute sa splendeur. Et soudainement, ce peuple trop longtemps réprimé décide que cette liberté deviendra sa nouvelle drogue (liberté donnée trop soudainement, soit, ceci, je vous l’accorde. Mais, a contrario, je crois qu’une transition sociale-démocrate aurait été encore plus catastrophique: n’oubliez pas que les coffres de l’état n’étaient pas vides, ils étaient dans le rouge) .

    Sans vouloir affirmer qu’il fait partie des « grands », je pense que l’on lui doit au moins le respect pour avoir pris une décision terriblement difficile: faire entrer son pays dans la modernité. Que d’affirmer que « ce serait arrivé de toute façon » est trop facile. Vous pensez vraiment que les choses arrivent « de toute façon », mues par une force incompréhensible? Seriez-vous devenu moine contemplateur? Si c’est vraiment ce que vous croyiez, vous laisseriez Harper tranquille à propos de Kyoto en vous disant « que ça arrivera de toute façon ».

  2. Le grand homme, ce n’est certes pas Eltsine. Il a fait dérivé la réforme de Gorbatchev et laisser aux coyotes le festin des ruines du communisme. Malgré toute sa bonne volonté initiale, l’ampleur de la tâche l’a vite dépassé.

    Combien de fois avons-nous entendu des sondages d’opinion énoncant que pour les Moscovites et la plupart des Russes (à part les Républiques à tendance musulmane), un retour au communisme serait le bienvenu? C’est certes un signe que la transition ne s’est pas bien passé.

    Elstine n’a malheureusement pas su assurer cette transition nécessaire au peuple et à l’état russe; on ne peut malheureusement pas passer d’un plan quinquennal ridicule à une économie de marché du jour au lendemain.

    Même le président actuel, Vladimir Poutine, ne peut contrôler et ramener l’ordre dans l’économie russe. Tout est délabrement et vendu au plus offrant. On a qu’à penser au matériel nucléaire dont on ne retrouve plus la trace…

    L’influence russe est maintenant inexistante malgré les prétentions de ses dirigeants. On assiste plutôt à une balkanisation des républiques et à ce jeu, les droits de l’homme en prennent pour leur rhume et empêche la Russie de se remettre sur les rails.

  3. http://www.ledevoir.com/2007/04/24/140705.html

    « Personnage contradictoire, Boris Eltsine a connu des sommets de popularité pendant les années d’agonie du régime soviétique en dénonçant la corruption et les privilèges de la nomenklatura. Comme président de la Russie indépendante, il n’a pas réussi, ou n’a pas voulu, empêcher le bradage des grandes entreprises. En outre, la «thérapie de choc» mise en oeuvre par le premier ministre Egor Gaïdar et son équipe d’idéologues néolibéraux a provoqué une chute dramatique de la production et du niveau de vie de la majorité des Russes. La popularité de Boris Eltsine en a considérablement souffert, sans toutefois empêcher sa réélection en 1996.

    «Si Poutine conserve un taux de popularité avoisinant les 70 % depuis cinq ans, c’est à cause du désastre que représentait la période Eltsine, quand la « thérapie de choc» a fait passer le moitié de la population sous le seuil de la pauvreté et que les gens ont vu le pillage des biens publics par une oligarchie parasitaire, une corruption généralisée et le chaos. Poutine a restauré un minimum d’ordre et s’est attaqué à quelques oligarques», estime le politologue Jacques Lévesque, spécialiste de la Russie à l’UQAM, qui rappelle que même l’agriculture a connu sous le règne d’Eltsine un déclin comparable à celui qu’avait provoqué la collectivisation imposée par Staline. « 

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