Le malade

La question n’est plus de savoir si Cho Seung-Hui souffrait de maladie mentale: il est clair qu’un homme qui suit des femmes et met le feu aux dortoirs n’a pas toute sa tête. Quand en plus il tue trente-trois personnes de sang froid, on se rend compte que quelque chose n’allait pas.

Mais trop tard.

À mon avis, le vrai problème, c’est qu’un individu comme ça ait pu se rendre aussi loin dans la vie sans se faire prendre en charge et être traité par un thérapeute compétent. Et ce problème, c’est qu’aux États-Unis, bien souvent le poids de la réussite et de l’échec se porte individuellement, et quand on n’a pas d’argent, on a très peu accès à cette médecine. Ce n’est pas pour rien que le système de santé étatsunien est le plus coûteux au monde et qu’il exclut près de 40 millions de citoyens.

Par contre, au Québec, malgré deux décennies de réformes néolibérales, il y a encore moyen pour un éducateur à l’école primaire ou au secondaire de prendre un jeune à part, de l’évaluer, et de le référer à des thérapeutes compétents qui le traiteront gratuitement. Je connais même de nombreuses personnes adultes qui sont sous médicamentation et qui ont une vie « normale », c’est-à-dire qu’ils travaillent, ont une vie sociale et se projettent positivement dans l’avenir.

Faut dire… Ici, c’est gratuit. C’est une mesure sociale qui a des effets positifs et qui permet de réduire la possibilité de voir de tels actes se commettre.

Évidemment, la perfection n’est pas de ce monde; nous avons eu notre lot de crimes violents. Mais globalement, le Québec est un endroit beaucoup plus sécuritaire et moins affligé par des maladies mentales non traitées, parce que les personnes sont prises en charge gratuitement par des personnes compétentes.

Par ailleurs, il ne faut oublier de tenir compte du rôle négatif qu’a l’individualisme sur la prise en charge de ces personnes. Dans une société où c’est chacun pour soi, où tout le monde est en lutte contre tout le monde, comment pourrait se bâtir des réseaux d’aide et de soutien? Les personnes malades n’auront-elles pas tendance à s’exclure, surtout si elles sont des immigrants comme Cho Seung-Hui ou Kimveer Gill?

À mon avis c’est un peu le drame (post)moderne: il est possible de vivre en plein coeur d’une communauté sans jamais parler à ses voisins, sans jamais s’intégrer, sans réellement faire partie de cette communauté. On vit derrière des portes closes, on écoute ses propres émissions de télévision, on se bâtit son propre monde, sa propre réalité. Il n’y a plus personne pour dire « Hého mec, tu dis des conneries et tes trucs morbides sont dangereux ». Il n’y a plus cette proximité des anciennes collectivités, ou le père habitait à quelques rues du fils, où le grand-père aidait les écoliers, ou le « nous » prenait un sens réel et ne consistait plus en une seule addition de « je » complètement désemparés.

Désormais, c’est chacun pour soit. Étudie, étudie, travaille, réussis. Tu dois avoir une voiture (grosse), une femme (jolie et mince), une maison (dans un beau quartier). Tu dois être un gagnant. Un vrai. Et tu es tout seul dans ta barque; ne demande de l’aide à personne si tu dérives. De toute façon, personne ne va t’aider.

S’agit-il d’utopie de croire qu’une société moins axée sur le « je » et permettant une plus grande intégration sociale – donc une société plus égalitaire – permettrait de réduire la fréquence de ce type d’événements? Peut-être. Mais d’après ce que j’en sais, on ne voyait que très peu de ce genre de tueries-suicides il y a quelques décennies.

À mes yeux, la vraie question à se poser, c’est de savoir si c’est la maladie mentale qui est l’arnomalité ou ne serait-ce pas cette société de déracinement, de divisions et de course pathologique à la productivité qui engendrerait celle-ci.

Se donne-t-on au moins les moyens d’aider ceux qui sont les victimes de cette loi de la jungle?

Mise à jour (20h45):

Je suis en train de lire les pièces de théâtre qu’il a écrit et je me demande: comment se fait-il que quelqu’un doit en venir à commettre un massacre à son école pour enfin qu’on s’intéresse à lui et qu’on cherche à le comprendre?

Et aussi: est-ce que ça ne va pas inciter d’autres jeunes à faire la même chose?

Comme certains l’ont écrit ailleurs: « nouveau record à battre, 33 morts »?

Trop triste.

Publicités

16 Réponses

  1. Comme complément à ton analyse Louis, je dirais que présentement dans le milieu de la santé au Québec, il y a un tournant vers les communautés et la promotion de saines habitudes de vie. Le modèle de santé : on attends les gens et on fait juste soigner a fait son temps. C’est bien le curatif, mais il faut faire la promotion et aussi de la prévention auprès des populations vulnérables.

    Une communauté à l’écoute de ses pairs et un milieu de professionnels à l’écoute des besoins de la population qu’il dessert ne relèvent pas de l’utopie, cela est réalisable si tous le monde croit au bien fondé de soutenir et développer le tissu social.

  2. L’individualisme cause en autre des personnes isolées, indépendantes et remplis de colère. Si vous voulez mon avis, ce genre de drame ne fait que démontré notre société « mal de vivre ». Le fait de médiatiser ce triste événement va, malheureusement, entraîner d’autre jeunes à commettre de tels actes.

  3. […] Sur Radio-Canada, on peut lire le texte « Fusillade à Virginia Tech: Relance du débat sur les armes ». J’ai deux questions. Est-ce qu’on devrait lancer un débat sur les machettes qui ont pourtant fait 800 000 morts au Rwanda? Est-ce qu’on devrait lancer un débat sur le contrôle des engrais qui servent à concocter des bombes artisanales? Un homme en colère — Le malade […]

  4. Il ne s’agit pas que de la détérioration sociale, mais aussi de la détérioration de la cellule familliale, qui est en fait à la base du système social.

    Un enfant dont les parents sont absents, en raison du travail, se sent isolé. Cela traduit exactement les valeurs individualistes de la société en général. Les divorces jouent aussi un rôle. L’enfant perd ses repères, et la consternation accentue encore le désespoir.

    Ainsi, le problème est autant structurel (en rapport aux différentes institutions) que famillial. Changeons la famille, et nous changerons la société.

  5. C’est peut-être ridicule, mais aujourd’hui j’ai eu un flash en repensant à Kimveer Gill, le tueur de Dawson. Vous souvenez comment il haïssait ceux qu’il appelait les « jocks ». Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec Cho Seung-Hui et le fait qu’il s’insurgeait contre « les gosses de riches ».

    On peut quand même y voir que ces garçons-là étaient en mode de conflit et de frustration vis-à-vis d’un groupe social envers lesquels ils semblaient se sentir en complexe d’infériorité, que ce soit par la différence de mode de vie, le style vestimentaire, la richesse matérielle, la position sociale ou même bien tout à la fois. Il serait intéressant de voir s’il y a moyen de faire d’autres liens du genre avec les autres tueurs fous.

    Je pense à Marc Lépine et c’est évident qu’on peut le lier avec la position sociale: en tout cas, celle des femmes qu’il n’acceptait pas. Pour Eric Harris et Dylan Klebold, les tueurs de Columbine, j’ai trouvé ça sur Wikipédia : « il s’est avéré très vite que les deux garçons étaient les têtes de turc de leurs camarades de classe, et qu’ils étaient rejetés par ces mêmes camarades parce que « différents » (cette idée est contestée) ». Encore, apparemment, des histoires d’ostracisme (même si cette dernière est contestée).

    Bon, je ne suis pas en train de dire que j’ai trouvé la solution, mais j’y vois l’ébauche d’une réflexion, vous pouvez maintenant la poursuivre si ça vous chante! (Je tenais à finir ce texte sur une belle note, c’est assez déprimant comme ça aujourd’hui…)

  6. Attention Louis, ne mélangeons pas tout.
    Tu écris qu’a ton avis « le vrai problème, c’est qu’un individu comme ça ait pu se rendre aussi loin dans la vie sans se faire prendre en charge et être traité par un thérapeute compétent. »
    Si je peux me permettre, il y a des personnes dont le comportement change du tout au tout suite a un évènement particulier et non de facon évolutive avec les années.
    Rien ne laisse supposer que parce qu’un individu tue trente-deux personnes a l’age de 23 ans, il devait etre soigné depuis de très nombreuses années, si ?
    g.

  7. Cette tuerie n’est pas la première, et de loin. En réaction à cela, à chaque reprise, des questions et des débats avaient été lancés, de grandes interrogations sociétales afin de régler le problème. Et les résultats n’avaient pas vraiment été probants.
    Entre la pression des lobby, l’hypocrisie face aux problèmes intérieurs, et les positions politiques sur la question dépendant du nombre de voix à rameuter, il ne faut pas s’étonner du manque de résultats.

    Car honnêtement, pour qu’il y ait un résultat, encore faut-il que le problème soit vraiment soulevé, et non géré temporairement pour en amoindrir l’impact.

    Bien sur que la question de la possession d’armes à feu peut être soulevée, mais il est tout aussi certain que la question des causes d’utilisations de ces armes à feu doit l’être tout autant. La maladie mentale, si ce qui a poussé Cho Seung-Hui à agir peut être qualifier comme cela, ne prend réellement forme qua dans un contexte donné. Ou, pourquoi a t-il choisi un massacre plutôt qu’une auto mutilation?

    La société américaine est faite de paradoxes de moins en moins bien assumés, le masque même qui servait à les dissimuler se fissure de plus en plus. Est ce vraiment si étonnant dans une société sans avenir apparent, de voir surgir des situations et des actes en accord avec elle?

  8. Le Québec est l’un des leaders mondiaux en matière de suicides, alors dire que notre province est moins affligées «par des maladies mentales non traitées, parce que les personnes sont prises en charge gratuitement par des personnes compétentes» n’est pas vraiment conforme à la réalité.

    Il ne faut pas oublier non plus que Montréal est la seule ville en Amérique du Nord à compiler trois tueries en milieu scolaire.

    Notre système en santé mentale ne va bas si bien que ça.

  9. Je voudrais juste dire quelque chose par rapport à la mise à jour :
    « est-ce que ça ne va pas inciter d’autres jeunes à faire la même chose?
    Comme certains l’ont écrit ailleurs: « nouveau record à battre, 33 morts »? »

    C’est bien là le problème de la médiatisation de tout évènement, malheureusement…

  10. « S’agit-il d’utopie de croire qu’une société moins axée sur le « je » et permettant une plus grande intégration sociale »

    Franchement, je ne crois pas! Je ne peux pas parler du Québec, mais un peu de la France, et je suis persuadée que malgré notre société plus qu’individualiste, certaines personnes (et notre système de santé) permettent à beaucoup de jeunes en difficulté de s’en sortir et de ne pas arriver à ces extrêmes.

    Cependant, je dois t’avouer que les résultats des élections de ce week end, m’inquiètent un peu, et j’espère que tous les électeurs auront ce problème en tête.

  11. Voici encore un signe de notre planète malade. Ces actes barbares ne cesseront jamais jusqu’à temps qu’il y aura évolution des humains à s’entendre et améliorer la condition humaine sur cette terre. Il faudrait un gouvernement planétaire formé de sages qui dicte le chemin à suivre à toutes les nations existantes et en devenir. L’ONU est une farce… Il faut tasser ces intégristes corrupteurs qui abusent de leurs puissances religieuses ou monétaires.
    Les médias ont leur part de responabilité aussi. Ils savent que nous aimons les événements chocs et ils sont experts dans le domaine. Cela rapporte des gros sous et d’une façon, lave les cerveaux sensibles à imiter le geste.
    Virginia Tech m’a attristé mais que dire des autres victimes en Iraq, Afghanistan, au Darfour etc? On dirait que ça nous affecte moins, c’est quotidien, nous sommes habitués, c’est loin, c’est normal…Sont-ils moins humains pour autant?

  12. « Mais globalement, le Québec est un endroit (…)moins affligé par des maladies mentales non traitées…  »

    Ah oui? Ah bon!

  13. @ Renart, excellente réflexion!

    100% d’accord.

    Bravo

    @ Koz Kirath

    Si je te comprends bien, les tueries de Polytechnique, Concordia et Dawson s’expliquraient en changeant un mot dans ta phrase suivante:

    « La société QUÉBÉCOISE (au lieu américaine) est faite de paradoxes de moins en moins bien assumés, le masque même qui servait à les dissimuler se fissure de plus en plus. Est ce vraiment si étonnant dans une société sans avenir apparent, de voir surgir des situations et des actes en accord avec elle? »

    @ le Poursuivi

    D’accord avec toi

  14. Je suis très d’accord avec les commentaires de Rénart et de Jimmy. Tout d’abord, on ne peu pas parler seulement ici de la société américaine, mais de toute la société occidentale. On peut en effet établir des points communs entre plusieurs des auteurs de tueries d’écoles. Ils semblent montrer des signes de persécution par leurs pairs. Ayant moi-même subi ces persécutions au secondaire, je peux facilement témoigner de la cruauté dont certains sont capables dans nos écoles et le désespoir que cela peut causer aux victimes. Ajoutons à cela le fait que 53% des mariages se terminent en divorce avec tous les boulversements que cela cause. Ce qui est le plus surprenant, c’est qu’il n’y en ait pas plus qui pètent les plombs!

    Identifier ceux qui vont craquer et ceux qui ne craqueront pas est plutôt difficile. Moi-même j’ai vécu à travers les divorces, les remariages et les re-divorces de mes parents. J’étais persécuté pendant la moitié du secondaire à cause de ma petite taille. J’ai eu des moments où j’ai questionné ma propre santé mentale. Mais j’ai finalement survécu. J’ai dû avoir une certaine force intérieure qu’eux n’avaient pas.

    Mais il ne faut pas se tromper. Il ne suffit pas d’identifier les jeunes avec un profil de tueur et de tout bonnement les envoyer voir un thérapeute. Une personne avec de tels problèmes peut ne pas vouloir se laisser traiter et il est plutôt difficile de les soigner contre leur gré, alors quoi faire? À cela je ne peut pas vous répondre. C,est un problème trop complexe pour les solutions band-aid.

  15. Le vrai probleme ce n’est pas tellement les trouble psychiatriques et la maladie mentale mais bien les personne souffrant de celci qui ne sont pas soigner et/ou non medicamenter.

    L’extreme majorite des personne atteinte et bien -traite- ne constituent en aucun cas un danger, mais une personne non traite ne devrait pas pouvoir se retrouver en sein de la societe.

    Je crois qu’en Angleterre, des nouvelles legislations oubligent des gens a trouble psychiatrique de suivre un traitment. Il serait peut etre bien de prendre example sur ce pays.

    Quand une personne pers contact avac la realite et refuse de prendre sa medication (n’etant plus capable de realiser la neccessite) il est de notre devoir medical d’aider cette personne.

  16. On pourrait egalement rajouter cote profile que le jeune tireur fou a tres souvent le profile du « looser » designe par ses paires: souvent percus comme etant d’une categories social inferieur, a l’apparence pauvre voir laid, moins athletique ou populaire que les autre: en revanche, l’individu type « spree killer » a tendence a avoir une image grandiose de lui meme(car ici ont parlent pour ainsi dire exclusivement d’individu de sexe masculin) qui contraste avec la realite. Hors c’est lorsque ces deux dernieres: perceception de l’Ego et realite, s’affronte qu’il y a conflict. Car l’individu psychopathique est motiver par un sentiment profond d’inferiorite et de desire de controller.

    Pour une etude approfondie voir Peter Vronsky.

Comments are closed.